Le Terrier

par

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Franz Kafka

Franz Kafka est un écrivain
tchèque d’expression allemande né à Prague (empire austro-hongrois) en 1883 dans une famille aisée de
commerçants juifs en partie germanisés. Sa situation, dans une ville au
carrefour de plusieurs cultures, est celle d’un isolement dès l’origine, car
son père, qui emploie des Tchèques, est considéré comme un exploiteur ; la
bourgeoisie juive vit repliée sur elle-même ; mais encore, en tant que
germanophone, il n’est même pas proche des Allemands de Bohême, de ces Sudètes
déracinés de leur culture d’origine.

Il étudie dans des
établissements allemands jusqu’à obtenir un doctorat en droit en 1906. Il aura cependant suivi en parallèle des cours de
germanistique et d’histoire de l’art. La rencontre qu’il fait en 1902 du futur
écrivain et journaliste Max Brod est
notable car celui-ci aura une importance capitale dans l’édition des œuvres de
Kafka après sa mort, refusant, comme celui-ci le lui avait demandé, de détruire
les manuscrits de son œuvre non publiée.

Longtemps Kranz Kafka
n’écrit que des fragments, du fait
d’une inspiration en pointillés qui lui interdit de ne rien achever, et ses
fonctions dans des compagnies
d’assurance
(dès 1907), qui vont avec de lourdes responsabilités, lui
interdit de s’adonner comme il le souhaite à sa passion ; il écrit donc la
nuit, ce qui contribuera d’ailleurs à dégrader sa santé, qui infléchira grandement
la nature de son œuvre.

Kafka publie sa première nouvelle, Description d’une lutte, dans la revue Hyperion, parmi d’autres essais en
prose, dès 1909. En 1913, Considérations
paraît, un recueil de petits textes en prose extraits de son journal intime. Avec
ces courts textes, l’auteur n’a guère publié que La Métamorphose et Le Verdict
avant sa mort. Si Kafka ne connaît pas le succès de son vivant, il est très
tôt entouré d’un cercle d’amis, parfois fanatiques, qui admirent son style
comme sa noblesse de caractère.

En 1916-1917, la tuberculose qui se déclare écarte la possibilité d’une vie de
famille, Kafka se saisit du prétexte pour rompre une deuxième fois ses
fiançailles avec Felice Bauer. Il vivra désormais de sanatorium en sanatorium et prend sa préretraite en 1922 avant de
mourir au sanatorium de Kierling, près de Vienne, en 1924.

 

Influences
et thèmes majeurs

 

La situation de l’empire
d’Autriche et de sa famille place Kafka à la confluence des cultures juive, slave (ou tchèque) et allemande, fusion
représentée par exemple par l’objet Odradek dans Le Souci du père de famille – cultures qui ne se mélangent guère à
Prague mais se trouveront donc décloisonnées et réunies dans la nouvelle forme
de fantastique qu’invente Kafka. La sagesse
et la religion hébraïques le
marquent fortement, au point de vouloir aller s’établir en Palestine, projet
auquel il renonce en se découvrant tuberculeux, mais qui renaîtra encore aux
côtés de Dora Diamant, la seule femme qui lui aura fait goûter le bonheur
conjugal, en 1923, peu avant sa mort.

La veine tchèque alimente
aussi sa formation d’intellectuel à travers notamment d’autres auteurs de l’école de Prague tels Rainer Maria Rilke,
Franz Werfel ou Gustav Meyrink. Cette influence se caractérise par un penchant
pour la métaphysique ; au
réalisme du regard sur le monde s’adjoint une distance à travers l’ironie et
une dimension onirique. Réalisme des
peintures et imaginaire s’interpénètrent donc constamment, mais se retrouvent
autour d’une attention poussée portée au détail
de la vie quotidienne
, une lucidité
extrême sur la condition humaine
.

À propos de cette dimension
onirique et de l’originalité du regard de Kafka, l’écrivain et philosophe français
Bernard Groethuysen écrit : « Celui qui n’a pas fait le geste de se
déplacer et de vivre, a retenu certaines choses que les autres ont dû oublier,
pour ne pas se voir arrêter dans un monde dont les autres sont sortis et qu’ils
ne rencontrent que parfois en s’assoupissant et en oubliant où ils sont. Ils se
hâtent alors de se dire à eux-mêmes : “J’ai rêvé, il faut que je me
remette à ma besogne.” Mais ceux qui demeurent dans l’attente de la vie, hésitant à naître, n’ont pas de besogne. Kafka
fut de ceux-là ; esprit lucide, il sut nous donner des nouvelles du monde
abandonné dans lequel il avait séjourné. »

Son œuvre imprégnée de doute et de désespoir fait écho à une vie faite de maladie et déceptions. Mais ce désespoir chez Kafka n’est pas
complet, puisque l’auteur, à plusieurs occasions dans son œuvre, montre qu’il
croit en un principe supérieur gouvernant le monde, et à une part d’immortalité
de l’homme. Maurice Blanchot parle de cette oscillation en ces termes :
« Les récits de Kafka sont, dans la littérature, parmi les plus noirs, les
plus rivés à un désastre absolu. Et ce sont aussi ceux qui torturent le plus
tragiquement l’espoir, non parce que l’espoir est condamné, mais parce qu’il ne
parvient pas à être condamné. Si complète que soit la catastrophe, une marge
infime subsiste dont on ne sait si elle réserve l’espérance ou si elle l’écarte
pour toujours. »

À la lecture des œuvres de
Kafka, l’on peut chercher différentes figures de l’écrivain, notamment à
travers la figure du fonctionnaire
plongé dans la paperasse
. Tout indique, dans l’œuvre de l’auteur comme dans
sa correspondance, qu’il plaçait la littérature au-dessus de tout, même si ses
dernières œuvres surtout s’emploient à accentuer son doute sur la vocation artistique,
puisque l’art apparaît vain et mensonger (Le
Château
, Un champion de jeûne).

Le monde dans l’œuvre de Kafka apparaît souvent labyrinthique, incompréhensible,
injuste, hostile, impropre à permettre l’épanouissement de l’individu, d’une
atmosphère étouffante qui teinte l’adjectif « kafkaïen » qu’on a fait dériver de son nom.

 

Regards
sur les œuvres

 

La Métamorphose (1915) raconte la transformation du commis voyageur Grégoire Samsa en
un insecte géant. Alors qu’il
faisait jusqu’à présent vivre sa famille après la faillite de son père, elle se
détourne de lui avec dégoût dès lors qu’il apparaît si différent et ne lui sert
plus à rien. Grégoire finit par mourir alors qu’une blessure occasionnée par
son père dans sa carapace pourrit. Le cadre de ce roman, assez court, est celui
d’une petite-bourgeoisie pétrie de préoccupations mesquines, absorbée par son
quotidien ; seule la vieille domestique de la famille, d’origine paysanne,
montre de la compassion pour Grégoire. Malgré la trame fantastique tout est
décrit avec un profond réalisme et le cauchemar qui se fait jour, entre étrange
et quotidien, paraît donc révéler le monde dans ce qu’il est vraiment, derrière
les apparences hypocrites.

Un champion de jeûne (1922) est une nouvelle
philosophique racontant l’histoire tragique d’un homme qui, ancien champion de
jeûne très admiré, dont les talents sont d’abord encadrés par un impresario qui
limitait ses périodes de jeûne à quarante jours, se retrouve dans une cage
oubliée, dans un coin d’un cirque, loin des projecteurs, mais du coup laissé
libre de battre tous les records, jusqu’à la mort. Il avoue avant de mourir que
sa tâche était facilitée par le fait qu’il n’avait jamais trouvé de nourriture
à son goût. On peut y voir la figure de l’artiste qui veut se faire admirer
pour sa passion mortifère.

Le Procès (1925), roman considéré comme
inachevé par l’auteur, met en scène un modeste employé de bureau, Joseph K., auquel
on apprend soudain sa condition de prévenu libre : il va désormais devoir
se justifier lors de convocations, et se trouver confronté à une gigantesque machine administrative sans
savoir quelle est sa faute. Il ressent de la culpabilité pourtant, il doit se
défendre d’être de mauvaise foi, et bientôt c’est toute la ville, tous les regards
qui semblent l’accuser, autant de déclinaisons d’une même justice sommaire. À nouveau l’auteur s’emploie à retranscrire très
précisément l’expérience profondément
vécue
d’un homme isolé qui cherche à comprendre.

Le Château (1926) expose à
nouveau les rouages d’une administration
énorme
, toujours arbitraire,
parfois absurde et même immorale, cette
fois autour du château d’un mystérieux comte, sur les terres duquel veut
s’installer l’arpenteur K. Celui-ci se trouve confronté à une communauté inintelligible et cette
rencontre impossible symbolise à nouveau l’isolement d’un homme qui aura en
vain cherché à vivre parmi ses congénères.

L’Amérique (1927) construit un nouveau
labyrinthe, cette fois-ci de l’autre côté de l’Atlantique, pour le jeune héros,
Karl Rossmann, nouvel avatar de l’auteur – comme tous ses héros reprenant l’initiale
de son nom –, lequel, parti rejoindre son oncle aux États-Unis après une
aventure avec la domestique de ses parents en Allemagne, se trouve à nouveau
inapte sinon insatisfait dans cette nouvelle société, multipliant les
expériences relevant tour à tour du drame ou de la comédie. Le héros se
caractérise à nouveau par une profonde
anxiété
et un puissant désir de
justice
, d’épanouissement. Contrairement aux autres récits de l’auteur
celui-ci devait se terminer en apothéose avec la pleine réalisation du héros
dans le « Grand Théâtre de la Nature de l’Oklahoma », structure où
les inaccomplis se voient enfin octroyer une fonction leur correspondant, en
fonction de leurs aptitudes et de leurs goûts, et fonctionnant sur des bases de
justice et d’empathie.

Le Terrier (1931) est un récit où cette
fois l’auteur construit un labyrinthe
physique
, sous-terrain, fait de dizaines de galeries et de petites places,
autour d’un narrateur mi-humain mi-animal, obsédé par sa sécurité, à l’affût du
moindre bruit, et craignant les ennemis qu’il s’imagine dans un monde qui lui
est tout entier hostile pense-t-il. Le héros apparaît donc ici anxieux mais encore paranoïaque, obsédé par la construction
d’un abri qui ressemble de plus en plus à un piège refermé sur lui.

Kafka commença à tenir son Journal (1937) en 1910 à
vingt-sept ans. Il le rédige de façon irrégulière jusqu’à sa mort. L’auteur y
confie sa solitude et ses doutes,
relatifs à sa maladie, qu’il pense
d’origine psychique, au mariage dont
il se demande s’il l’aiderait à mieux supporter la vie ou s’il l’étoufferait.
Il y place l’importance de la littérature au-dessus de tout, se montrant
préoccupé avant tout de son existence
spirituelle
.

 

« Le jugement n’intervient pas d’un coup ; c’est la
procédure qui insensiblement devient jugement. »

 

Franz Kafka, Le Procès, 1925

 

« Mes chers parents,
déclara la sœur en frappant de la main sur la table par manière d’introduction,
cette situation ne peut pas durer. Si vous ne vous en rendez pas compte, moi je
le sens. Je ne veux pas prononcer le nom de mon frère en parlant du monstre
qu’il y a ici, je vous dirai donc simplement : il faut chercher à nous
débarrasser de ça. Nous avons fait tout ce qui était humainement possible pour
le soigner et le supporter ; je crois que personne ne pourra nous adresser
le moindre reproche. »

 

Franz Kafka, La Métamorphose, 1915

 

« À cette époque, ce
n’était qu’un modeste début, mais ce sentiment de nullité qui s’empare si
souvent de moi (sentiment qui peut être aussi noble et fécond sous d’autres
rapports, il est vrai) tient pour beaucoup à ton influence. Il m’aurait fallu
un peu d’encouragement, un peu de gentillesse, j’aurais eu besoin qu’on
dégageât un peu mon chemin, au lieu de quoi tu me le bouches, dans l’intention
louable, certes, de m’en faire prendre un autre. Mais à cet égard, je n’étais
bon à rien. »

 

Franz Kafka, Lettre au père, écrite en 1919, parue en
1952, jamais envoyée

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