Le Terrier

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Résumé

Le Terrier(Der Bau) est une nouvelle inachevéed’une soixantaine de pages écrite par un Franz Kafka souffrant de latuberculose, à quelques mois de sa mort à Berlin en 1924. C’est son ami etexécuteur testamentaire, Max Brod, qui publiera cette œuvre à titre posthume,après que la dernière compagne de l’écrivain, Dora Diamant, lui en eut remis lemanuscrit. Ce récit fait partie du genre de la fable animale qu’affectionnetout particulièrement l’écrivain et dans lequel s’inscrivent également La métamorphose (1915) La taupe géante (1919) ou Les recherches d’un chien (1922).

 

Commedans nombre de ses récits, Kafka fait ici parler son narrateur à la premièrepersonne et donne peu d’informations au lecteur à son sujet : c’estune créature mi-homme mi-bête qui dès le début du livre nous annonce que sonterrier, après moult efforts et beaucoup d’acharnement, est fin prêt et qu’il(ou elle) va pouvoir tenter d’y vivre aussi paisiblement que possible, maissans « réelletranquillité » car le narrateur d’ajouter, sous la mousse sombre de celui-ci :« je suis mortel, et je vois souvent dans mes rêves un museau qui ne cessede renifler avidement alentour ».

Dèsles premières pages, le ton est donc donné ! Et ce terrier, loin d’être unsimple trou dans la terre est un véritable château avec des galeries et desramifications sophistiquées, un vrai labyrinthe qui donne à cette créaturetroglodyte un sentiment trouble : celui d’une toute-puissance à l’abridans une sorte de « for(t) » intérieur et en même temps celui d’être trèsvulnérable car extrêmement perméable aux résonnances et aux bruits venus del’extérieur, ce qui va progressivement le (ou la) jeter dans une sorte desolitude paranoïaque, de course schizophrénique entre intérieur et extérieur, àl’idée d’une éventuelle intrusion dans son univers parfait et ultrasécurisé.

Tapià l’extérieur du terrier, il observe « la faille », cette petiteentrée dissimulée sous un petit tapis de mousse, et tout en imaginant desscénarios d’intrusion dans son palais de terre, il se réjouit de s’être si bienprotégé, avant de s’engouffrer à nouveau maladivement dans son logis pour yattendre l’ennemi.

Aufil des pages nous découvrons les efforts et les satisfactions de ce narrateursolitaire : « Parfois je m’étire et me roule par terre dansmon couloir tant je me sens bien. »
Qu’
il répare, élabore des projetsd’agrandissements (parfois très mégalomaniaques) ou accumule ses réserves denourriture pour parvenir à une forme d’autarcie complète qui le mettra à l’abride tout besoin de sortir , il oscille en permanence entre des moments de grandepassion créatrice et d’autres de compulsion où il éparpille ses réserves dansles différentes galeries avant d’opter pour un stockage définitif sur la placeforte. Même s’il fait tout pour que son terrier soit autant complexequ’inaccessible et qu’il s’en assure en l’observant longuement de l’extérieur,comme pour se mettre à la place d’un possible ennemi, il se met à développerune sorte de possessivité maladive à son égard, et il apparaît très souvent terrifiéà l’idée que quelqu’un puisse l’arracher à sa création ; il s’avoue mêmeprêt à mourir pour ne jamais la quitter.

Cequ’il aime avant tout dans son terrier, nous dit-il, c’est le silence, même s’ils’empresse d’ajouter qu’il est « trompeur ». Effectivement, un petitchuintement survient jusqu’aux oreilles du propriétaire des lieux, qui se metalors à parcourir ses galeries pour comprendre l’origine du bruit, tout en ayantconscience « que ce n’est pas grand chose et que peut-être nul autre que[lui] ne l’entendrait ».

Der Baunous plonge dans l’univers et les pensées d’un petit animal qui peut fairepenser à une taupe ou tout autre petit mammifère s’en rapprochant, doté d’uneparanoïa aigüe qui l’a poussé à construire ce royaume immense souterrain avecces galeries longues de plusieurs centaines de mètres et protégé comme uneplace forte. Il a cependant une crainte et sent une menace proche, car sonterrier est en danger, il en est convaincu ; ses ennemis viendront bien unjour, mais quand ? Et combien seront-ils ? Et surtout pourra-t-ils’entendre avec eux ? Au sein de cette paix dont il jouit, un drame se nouedans l’esprit du narrateur et détruit tout espoir d’une vie nouvelle etapaisante. A-t-il raison d’avoir peur ?

Lui-mêmeen doute mais il ne peut s’empêcher d’être aux aguets et s’imagine que sonroyaume n’est pas assez bien protégé ; par conséquent il se hâte et perfectionnel’endroit sans relâche. Dans un va-et-vient incessant entre place forte etgaleries connexes, il est poursuivi par ce petit bruit obsédant, provenantpense-t-il de ce qu’il appelle « la piétaille » ou « le petitpeuple » ; et le récit est alors placé sous le signe d’une sorte d’urgenceirrationnelle qui mène l’animal à interpréter l’amplification du chuintementcomme l’approche inéluctable de l’ennemi. Il envisage même de quitter son logispour « l’abandonner au chuinteur ». Il s’interroge sur la natureréelle de son ennemi ainsi que sur son éventuelle stratégie d’attaque, tout enmaugréant contre ses faiblesses d’architecte débutant, son manque deperfectionnisme, qu’il met en contraste avec l’ardeur et la ténacité qu’ilimagine chez son futur agresseur.

Ladernière phrase de ce récit inachevé, « Or tout est resté àl’identique », traduit cette impuissance de la créature face à quelquechose qui la dépasse.

 

Ilest bien sûr possible d’interpréter l’ennemi de ce récit comme une métaphore dela maladie qui emporta Kafka en 1924, et que le chuintement symboliserait, maisd’autres interprétations sont également possibles ; on a pu y voir lapensée visionnaire d’un auteur qui par cette métaphore préviendrait la sociétéde son époque d’une maladie qui la menacerait, générée par cette peurirrationnelle de l’autre, de l’étranger, fréquente en Europe au moment del’écriture. A pu aussi être émise, tout simplement, l’hypothèse d’un voyagedans l’inéluctable paranoïa qui s’immisce progressivement dans l’esprit d’uncréateur devant la vanité de son entreprise imaginaire confrontée à la cruauté dumonde qui l’entoure. 

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