Le zèbre

par

Deuxième partie

Camille et ses enfants emménagèrent dans un appartement. Elle ne divorça pas, mais ne chercha pas à le revoir. Elle connut tout d'abord un sentiment de liberté, changea de coupe de cheveux, mais elle connut aussi la morosité de l'absence. La vie était ennuyeuse loin de l'extravagance du Zèbre, et elle se sentait seule. Elle rencontra un autre homme, divorcé, mais leur aventure ne dura pas longtemps, et elle s'aperçut qu'elle ne pouvait pas se donner à un « cheval de seconde catégorie ». Sa vie amoureuse se restreint à la lecture de romans du XIXe siècle, et elle résolut de se reposer en gardant une certaine distance avec le monde extérieur.

Gaspard, quant à lui, dépérissait. Il n'avait plus le goût à la fantaisie, et cessa même de travailler avec Alphonse sur leur hélicoptère en bois. Désespéré, il fabriqua une perruque de la même couleur et la même coupe que celle de Camille, alla voir une fille de joie et lui demanda de venir chez lui un soir, vêtue comme Camille et portant la perruque, pour faire revivre ses souvenirs. Il réécouta un ancien message téléphonique de Camille qu'il avait enregistré, et essaya de se convaincre qu'elle allait arriver. Mais quand arriva la fille déguisée en Camille, il la congédia. Il comprit que le jeu ne servait à rien, Camille était partie.

Les mois suivants furent blêmes. Il n'avait plus goût à rien, maigrissait, et se complaisait dans l'idée de sa mort prochaine. Son corps dépérissait et le confortait dans son idée. Il ne se reprenait que le week-end qu'il passait avec ses enfants.

Pendant les deux ans qui suivirent leur séparation, Camille vécut lentement, sans passion, se contentant de s'occuper de ses enfants et ne tissant aucun lien avec le monde extérieur. Ses enfants commencèrent régulièrement à lui faire des remarques sur la santé de leur père : « Il n'a pas l'air frais », disaient-ils. Elle n'y prêta d'abord que peu d'attention. Puis, quelques mois plus tard, c'est Alphonse qui vint lui rendre visite, s'écroulant en pleurs et lui disant que Gaspard était gravement malade.

Un soir, alors que Gaspard allait monter se coucher, il vit arriver Camille chargée de deux valises dans l'allée de la maison. Elle avait décidée de rentrer, convaincue par Alphonse. Il était transporté de joie et voulut porter les bagages de sa femme, mais à bout de forces, il s'effondra, et on dut le porter à sa chambre. Il avait bien maigri en deux ans, et affichait un teint blafard.

Cette nuit-là, transporté de bonheur de la retrouver et malgré sa maladie, il voulut venir retrouver sa femme dans sa chambre pour lui faire honneur. Mais par manque de forces, il dut y renoncer et plongea dans un sommeil profond.

Le lendemain, il reçut les radiographies qu’il avait effectuées à l'hôpital, et son médecin, en réalité un vétérinaire, vint vers dix heures pour les lui interpréter. Il avait un cancer, une leucémie, et sauf miracle, il ne lui restait probablement que peu de temps à vivre. Camille ne crut pas à l'annonce du cancer, il lui paraissait impensable que Gaspard parte à cause d'une vulgaire maladie. Elle parla avec lui du futur, quand il serait guéri, et Gaspard comprit alors qu'elle ne le quitterait plus. Il était euphorique, car il vivait enfin comme si chaque jour pouvait être le dernier, sans avoir recours à un quelconque artifice. Soit la mort allait le terrasser, soit il ressortirait vainqueur de sa maladie, mais ses derniers moments seraient beaux et forts.

Camille ne quitta plus Gaspard, qui ne survivait que pour elle. Ils passaient leur temps en allées et venues entre la maison et l'hôpital. La maladie progressant, il dut passer une semaine entière à l'hôpital. Il ne voulait pas s'y soumettre, voulant passer ses derniers moments aux côtés de sa femme, mais Camille prit le parti des médecins, et il passa ses soirées seul une fois les visites terminées. Un jour, Camille et Alphonse lui apportèrent une lettre de son fils Tulipe qui était en Grande Bretagne. De retour à la maison, Camille trouva une autre lettre de son fils qui lui était adressée, où il expliquait qu'il avait dépeint son séjour de manière alarmante dans la lettre pour son père, « pour faire plaisir à Papa, tu sais comme il raffole des émotions fortes ». Inquiète, elle téléphona à l'hôpital et apprit que le Zèbre s'était échappé. On le retrouva en pyjama à l'aéroport, où il essayait de prendre un billet pour Londres pour venir à la rescousse à son fils qu'il croyait désemparé.

Un jour, Camille trouva une lettre du Zèbre, sur laquelle on lisait : « Je suis au monastère d'Aubigny. Viens me rejoindre et ne me parle sous aucun prétexte. Ton amant ». Elle s'y rendit inquiète, et un moine lui confirma que Gaspard était venu effectuer une retraite. Elle ne pouvait croire que le Zèbre ait trouvé la foi en dieu, ayant toujours dénigré la religion. Elle resta donc pour le voir, mais il l'évitait, et les règles strictes du monastère les empêchaient de se parler. Camille comprit le stratagème de son époux quand quelques jours plus tard, il laissa tomber un papier par terre à son attention. Il écrivait, dans un ton romanesque, qu'il viendrait la retrouver la nuit venue dans sa chambre en pénétrant dans sa cellule par la fenêtre. Il l'avait donc amenée ici pour qu'ils vivent une aventure romanesque. Pour la première fois, sa mise en scène faisait écho dans son cœur, et elle était exaltée à l'idée de la vivre.

Le soir elle l'attendit dans sa cellule. Quelques minutes après minuit, une échelle fut installée devant sa fenêtre, puis brusquement retirée. Elle attendit encore en vain, avant de s'endormir vaincue par la fatigue. Le lendemain matin, on lui glissa une lettre sous la porte. Son amant lui disait qu'il ne pouvait plus porter l'échelle, et qu'elle devait le rejoindre dans sa chambre le soir venu. Vers onze heure trente ce soir-là, elle partit en quête de l'échelle et alla retrouver le Zèbre. Ils vécurent ce soir-là des moments inoubliables, s'abandonnant l'un à l'autre et partageant pour la première fois le même rêve.

La maladie du Zèbre continua à gagner du terrain, et il décida d'écrire un testament à ses enfants, qu'il confia à son ami Alphonse. Il l'entretint également d'un plan concernant l'après sa mort, car il ne voulait pas partir comme tout le monde. Il voulait encore vivre dans les souvenirs de sa femme longtemps après sa mort. Alphonse ne voulut tout d'abord pas l'aider, puis il se laissa convaincre par amour pour son ami. Le Zèbre lui confia donc le dossier des instructions à suivre après sa mort.

Le Zèbre passa ses deux dernières semaines à la maison, non sans avoir dû disputer cette faveur aux médecins. Ce fut « comme une seconde lune de miel » pour les deux époux. La proximité de la mort rendait Gaspard plus doux et attentionné que jamais.

Camille dut se rendre à Paris, car un de ses oncles décédés lui avait légué ses maigres effets. Le Zèbre insista pour l'accompagner à la gare malgré sa grande faiblesse. À sa grande surprise, elle le trouva sur le quai à Paris. Il était monté en secret dans le train. Il lui souhaita un bon anniversaire en la prenant dans ses bras. Elle-même avait oublié qu'elle était née ce jour-là. Il lui dit qu'il était venu à Paris avec elle, pour qu'ils revivent une dernière fois leur rencontre sur les véritables lieux où ils s'étaient vus pour la première fois. Camille passa chez le notaire pour la succession, et ils se rendirent ensuite dans l'immeuble de leur rencontre. Ils commencèrent leur jeu, et Gaspard parut de nouveau comme un jeune homme aux yeux de Camille. Au bout de quelques minutes cependant, il eut un malaise et tomba dans les escaliers. Une ambulance arriva, et moyennant argent, les ramena à leur maison en Mayenne. On le monta à son lit et Camille resta longtemps à le dorloter. Plus tard quand elle fut couchée, elle repensa à tout leur passé et se sentit heureuse d'être aujourd'hui encore si amoureuse de lui. Le temps n'avait pas eu raison de leur amour. De son côté, Gaspard pensait à l'ironie du sort. Il avait eu peur que la mort lui prenne sa femme, alors que c'était celle-là même qui la lui avait rendue.

Vers une heure du matin, Camille entendit les pas du Zèbre sur le palier de sa porte. Elle ne put s'empêcher de sentir monter son désir, malgré les circonstances peu propices. Un bruit sourd se fit alors entendre. Elle se précipita. Le Zèbre était tombé, vaincu. Il murmura sa dernière phrase : « Ne me quitte pas… » avant de s'éteindre et d'arborer un visage paisible.

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