Le zèbre

par

Troisième partie

Camille tira le corps de son époux jusqu'à son lit et s'allongea contre lui. Elle resta ainsi jusqu'à ce qu'il devienne froid, puis sortit marcher en attendant que le sommeil triomphe d'elle. Elle retourna plus tard voir la dépouille de son mari, et la douleur s'empara d'elle soudainement, comme si elle n'avait jusque-là pas encore réalisé sa perte. Elle s'aperçut alors que Gaspard n'avait pas les mêmes vêtements que plus tôt, et crut encore à un stratagème de sa part. Mais arriva Natacha, qui lui avoua avoir changé ses habits pour qu'il soit plus beau. À force d'errer au cimetière, elle s'était habituée à la mort et ne semblait pas troublée.

Camille fit revenir son fils la Tulipe d'Angleterre, sans lui donner la raison par téléphone, car pour ces choses, il vaut mieux se parler de vive-voix. Il fut ébranlé par la mort de son père, mais n'en montra rien.

À l'enterrement, tous les amis et toutes les connaissances du Zèbre étaient là. Camille fut silencieuse dans sa peine tout le long de la cérémonie. Une seule chose retint son attention, c'était l'une des fausses pièces fabriquées par Gaspard qui se trouvait au fond du panier de quête. Seul Alphonse savait pourquoi elle se trouvait là, car cela faisait partie du plan post mortem qu'il était chargé d'exécuter pour son ami.

La nuit suivante, Camille rêva du Zèbre et s'éveilla en sursaut. Elle se confondait entre rêve et réalité, et crut qu'il venait la voir quand elle entendit le bois grincer. De peur de perdre la raison et en grand désarroi, elle se força à veiller. Elle revécut dans sa tête sa vie avec le Zèbre, et pensa qu'il avait eu raison de tout faire pour sauver leur amour. « Impossible ? Oui, et alors ? Oui, il est raisonnable de ne pas l'être ; les ténèbres nous talonnent de trop près ».

Natacha refit un raid au cimetière, mais cette fois-ci elle mit toutes les fleurs du cimetière sur la tombe du Zèbre. Le fossoyeur n'eut pas le cœur de la réprimander.

Un jour Camille reconnut la voix du Zèbre sur son répondeur. Il lui disait de venir la retrouver à la cascade. Elle en eut le souffle coupé. Elle crut qu'il était encore en vie, se demandant quel avait pu être son stratagème. Elle se sentit soudain bien, soulagée et heureuse. Elle n'en parla pas à ses enfants. Le lendemain à l'heure dite, elle s'en fut à la cascade. Elle y trouva la Tulipe et Natacha, à qui leur père avait écrit de venir sans en parler à leur mère. Elle comprit alors qu'il était en effet toujours vivant, dans son cœur et celui de ses enfants, mais ne put s'empêcher de pleurer, ses espoirs réduits encore une fois à néant.

Camille envoya ses enfants en vacances en Bretagne pour la fin de l'été car elle avait besoin d'être seule pour faire son deuil. Elle décida de trier les affaires du Zèbre, mais ne put s'y résoudre. Ses affaires étaient éparpillées dans la maison, comme s'il allait rentrer d'une minute à l'autre. Au bout de deux semaines, s'apercevant qu'elle parlait au défunt comme s'il était encore là, elle se résolut à vider les placards par peur de sombrer dans la démence. Elle passa tout en revue, pleine d'émotion, tous ses objets, y compris le moulage de leurs deux mains qu'il avait effectué en hommage à leur amour. Elle laissa la pièce où le Zèbre bricolait intacte, car ce lieu appartenait autant à son fils qu'à elle-même.

Un matin, Camille reçut une lettre de la plume de l'inconnu sous couvert duquel Gaspard lui écrivait deux ans auparavant. Il lui disait de venir à l'hôtel où ils avaient fait l'amour, dans la même chambre. Camille avait à présent cessé de croire que le Zèbre était vivant, mais elle décida cependant de se rendre au rendez-vous. Elle était un peu en colère d'être encore une fois manipulée, mais ne voulait pas perdre un message de son ancien époux. Elle se coucha sur ce même lit, et attendit comme elle l'avait fait jadis. Ses souvenirs lui revinrent. Au bout d'une demi-heure, alors qu'elle hésitait à partir, on frappa à la porte. Un homme entra, vêtu de la même cagoule que le zèbre avait portée lors de leurs ébats. Un instant prise de vertige, elle se reprit et cria à l'homme d'enlever sa cagoule. Elle n'était pas dupe. Il s'enfuit et elle lui emboîta le pas. Elle reconnut alors sa démarche. C'était Alphonse. Interloquée, elle décida cependant de ne pas lui en parler. Elle voulait qu'il continue son plan jusqu'au bout, pour connaître tout ce que le Zèbre avait voulu lui laisser après sa mort.

Le lendemain, elle reçut une nouvelle lettre, lui disant qu'il voulait qu'elle l'attende, comme dans la chambre d'hôtel, pour que leur histoire continue malgré la mort. La lettre suivante fut humoristique, c'était une carte représentant un ciel nuageux, où était écrit : « Le paradis c'est bien ; mais Rockefeller serait déçu ». Camille fut en effet dans l'attente de ses lettres pendant plusieurs semaines, guettant le facteur et ouvrant soigneusement son courrier, jusqu'à ce qu'un matin, elle découvrît un petit colis, dans lequel se trouvait une cassette vidéo. Gaspard s'était filmé, et il lui parla devant ses yeux une dernière fois de la raison de ses stratagèmes et de leur amour. Il lui dit que c'était sa dernière apparition.

Le Zèbre avait dit vrai, il ne se manifesta plus. La vie reprit son cours. Les enfants rentrèrent de vacances, et reprirent l'école. Camille reprit son travail de professeur de mathématique. Pour consigner ses souvenirs, Camille décida de coucher leur histoire sur papier. « Camille prit la plume, respira et songea que ce récit serait leur dernière lune de miel ».

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