L’Enchanteur pourrissant

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Résumé

« Que deviendra moncœur parmi ceux qui s’entr’aiment ? » : c’est la première phrasedu livre, et déjà dans cette phrase est contenue toute son essence.Formellement, c’est un alexandrin blanc, ce qui laisse paraître le caractèredisparate des matériaux, et dans le fond, est annoncée une solitude latente. Leplus beau est que cette phrase n’est attribuée à personne, ni particulièrementaux personnages, ni particulièrement au narrateur – elle n’est là que pourteinter de gris le récit qui commence aussitôt. Une jeune femme, fille devavasseur et très belle, refuse de se marier, au grand dam de ses parents. Leurseule solution est d’attendre qu’elle change d’avis. Bientôt le père meurt. Lademoiselle refuse toujours le mariage. Une nuit, un diable apparaît à lademoiselle, et lui propose de coucher secrètement avec lui. Elle se laissetenter car, dans le noir, au toucher, le corps a l’air bien fait. Un mois plustard, elle est enceinte, mais ne dira rien du père. Cet enfant est Merlin.

À douze ans, on mène Merlinà Uter Pandragon. Merlin est comme son père, déloyal et pervers. Il trahit ettue, s’exile dans les forêts les plus obscures. Il tombe amoureux d’unecertaine Viviane. Elle ne cède pas, mais il insiste. Elle ruse : elledemande à Merlin de lui apprendre comment endormir les gens, soi-disant pourduper son propre père – en fait, elle se servira régulièrement de la formulepour endormir Merlin et éviter de coucher avec lui. Au fur et à mesure qu’ellele côtoie, elle maîtrise de mieux en mieux les enchantements et domine de mieuxen mieux Merlin. Viviane est celle que dans la légende on appelle la Dame duLac.

         La Dame du Lac mène Merlin dans un tombeau et l’y enferme.Il meurt – du moins son corps meurt. Comme la Dame du Lac, que l’âme de Merlinmenace, n’est pas sûre que Merlin n’est pas mort, elle reste auprès de latombe, et entend alors les alliés du jeune homme se lamenter – d’abord Gauvainau loin, puis tout près les créatures de la forêt : serpents, troupes biscornues,crapauds, druides, corbeaux. La fée Morgane apparaît. Amie de Merlin, ellecherche comme les autres son cadavre pour confirmer sa mort. L’âme de Merlin apitié, et se met à lui parler. Il lui révèle qu’il est bel et bien mort, et quele temps des enchanteurs est révolu pour longtemps. La nuit tombe. À nouveaules créatures défilent : Pan, une troupe de sphinx, des hiboux, un monstre« qui avait la tête d’un chat, les pieds d’un dragon, le corps d’un chevalet la queue d’un lion » appelé le Chapalu, des chauves-souris, desguivres, des grenouilles, des lézards… Toutes les citer serait vain, d’autantplus qu’Apollinaire prend manifestement plaisir à l’accumulation. De faux roismages et de faux santons apportent des cadeaux somptueux, un groupe de garçonsviole Angélique, une des quatre magiciennes perfides – avec Médée, Dalida etHélène –, qui meurt aussitôt… Le matin arrive. L’âme de Merlin incite letroupeau à se disperser.

         Mais avec la nouvelle journée débarque un chevalier nomméTrolet, qui a pour capacité d’attirer les animaux en sifflant. Il siffleinnocemment et se voit bientôt entouré de tous les animaux de la forêt. Ilprend peur et s’excuse d’avoir utilisé son pouvoir en vain. Il fuit. Lesanimaux se séparent, femelles d’un côté, mâles de l’autre – les hermaphroditeset asexués au milieu. Un personnage se détache de la troupe, Béhémoth, etpropose de se charger de réguler cette petite société. Bientôt, sur saproposition, les sexués dévorent les hermaphrodites. Puis il dirige la reproduction,faisant fuir quelques mécontents. L’âme de Merlin essaie de s’opposer à ladictature de Béhémoth, mais les animaux continuent de copuler. La putréfactiondu corps de Merlin commence, ce qui le réjouit. La Dame du Lac disperse lesanimaux. Alors qu’à nouveau des personnages fameux passent – Cadmus, SaintSiméon –, la nuit tombe.

         Un chevalier en armure de cuivre arrive au châteaud’Orkenise, prêt à venir à bout des aventures qui l’attendent dans la bâtisse.Il y entre, l’épée à la main, et dans une salle obscure, une guivre surgit. Lechevalier ne l’attaque pas, mais l’embrasse. La guivre se transforme enprincesse. Parallèlement, à Camalot, la reine accouche de jumelles.

         Le corps de Merlin continue à pourrir. Six hommes – Enoch,Elie, Empédocle, Apollonius de Tyane, Isaac Laquédem, Simon le magicien,« ceux qui ne sont pas morts » – arrivent dans la forêt. Ils sedisputent vainement avec l’âme de Merlin.

         La Dame du Lac, qui s’ennuie, parle avec une libellule. L’âmede Merlin l’entend et s’ensuit une discussion sur l’amour. Merlin demande enfinsi la Dame se souvient de leur amour. La Dame s’enfonce dans le lac sansrépondre.

         Le dernier mouvement du texte surprend : on passe à unrécit à la première personne du singulier, personne dont l’identité ne sera pasexplicitement révélée. On peut aussi se demander si c’est cet anonyme narrateurqui lançait la question initiale. C’est de loin le morceau du texte le plusabscons et le plus abstrait – mais peut-être aussi le plus beau. À plusieursreprises, comme un refrain, le mystérieux narrateur dit : « Maisj’avais la conscience des éternités différentes de l’homme et de lafemme ».

 

         Un résumé du récit contenu dans L’Enchanteur pourrissantne rend pas vraiment justice aux qualités infinies de ce texte. C’est dans lestyle, mélange virtuose de pastiche très pointu et d’images tordues préfigurantle surréalisme, que se situe son authentique intérêt. Échantillon :« Ils violèrent tour à tourl’irréalité raisonnable, belle et formelle de la faussement vivante Angélique.La forêt profonde et obscure s’emplit de vieux cris de volupté. La vivantepalpita longtemps et puis mourut d’être toujours blessée. »

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