L’Enchanteur pourrissant

par

Une symbiose culturelle

Si Guillaume Apollinaire emprunteau départ les personnages bien connus et utilisés dans maints récits de la fée Viviane– appelée également la Dame du Lac – et de Merlin l’Enchanteur, il ne fait pasd’eux les seuls héros de son histoire. En effet, il n’est fidèle à la légendeque dans le début de l’œuvre.

Ainsi qu’il est raconté dans lemythe originel, Merlin – fou d’amour pour la belle Viviane, fée aux pouvoirsmagiques vivant sur l’île d’Avalon – accepte, à sa demande, de lui livrerquelques-uns des secrets de son art. Merlin, dans sa sagesse, n’est ni assez aveugleni suffisamment crédule pour se laisser berner par Viviane, et il est conscientdes conséquences qu’un tel don pourrait avoir. Il ne se trompe pas en ce quiconcerne les motivations de Viviane, mais par amour pour elle, ne peuts’empêcher, résolu à s’exposer à un destin fatal, de lui délivrer les secretsde sa magie.

Viviane en fait exactementl’usage que celui-ci avait prévu, et le persuade, hypnotisé par son propre art,de se donner la mort en s’enfermant dans un tombeau où son corps se dégrade,même si son esprit demeure intact. Il peut donc continuer à communiquer parl’esprit depuis sa prison éternelle. La fidélité à la légende s’arrête là etApollinaire nous livre ensuite sa propre suite du mythe, en faisant intervenirdifférents protagonistes étrangers au folklore celtique dont il semblait s’êtreinspiré au départ.

Ainsi, c’est une farandole depersonnages, issus de la Bible et de la mythologie grecque antique, qui sesuccèdent sur le tombeau de Merlin. Tous, avec leurs points de vue personnels,jugent la mort de Merlin et cherchent à comprendre si sa prise au piège est unbienfait ou non. Chaque point de vue différent renseigne précieusement lelecteur sur la façon des différentes cultures d’envisager la mort maiségalement leur rapport à l’amour. Cette diversité de personnages estintéressante puisqu’elle permet de mettre en lumière le fait que plusieurscultures peuvent être mélangées et s’harmoniser autour d’un même thème, débattantà propos de celui-ci et confrontant leurs points de vue tout en restant fidèlesà leur origine et ce qu’elle implique.

On peut citer notamment lessphinx qui apparaissent soudainement sur la tombe de Merlin et cherchent àmettre sa mort en lumière par le biais d’énigmes, tout comme il est coutumierde les voir s’exprimer dans les anciens mythes comme c’est le cas pour celuid’Œdipe par exemple. Ils affirment leur appartenance au folklore grecantique : « La nuit de cetteforêt, c’est quasi l’ombre cimmérienne. Nous cherchons, nous, poseursd’énigmes. Nous sourions. Un demande forcément à se réjouir en deux, évidemmentcela fait trois. Devine, berger ! » En se qualifiant eux-mêmes de« poseurs d’énigmes », leurberceau d’origine et leur fonction sont bien arrimés au milieu des autrespersonnages. Malgré la présence des sphinx qui peut sembler étonnante, surtoutau milieu d’une farandole d’autres être mythiques, ceux-ci parviennent àmontrer leur propre façon d’envisager leur culture, de la confronter àd’autres, et ils prouvent ainsi que chaque mythologie n’est pas un tissuimperméable : la confrontation à d’autres cultures est possible et l’unepeut parfois se nourrir de l’autre.

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