Les Amours jaunes

par

Accès complet et GRATUIT à cette fiche de lecture pour nos membres.

Tristan Corbière

Tristan
Corbière, né Édouard Joachim Corbière, est un poète breton né en 1845 près de
Morlaix ; il meurt dans cette ville près de trente plus tard.

Il n’est encore
que lycéen à Saint-Brieuc quand il ébauche des narrations maritimes, inspiré
par son père, notable morlaisien qui vient d’éditer Le Négrier. Maladif, il interrompt sa scolarité dès l’âge de 15 ans
des suites d’une crise de rhumatismes, avant de la reprendre un temps à Nantes
puis de l’interrompre de manière définitive.

Il voyage en
France et se lie d’amitié à quelques peintres peu connus ; il voyage notamment
en Italie avec l’un d’eux, Jean-Louis Hamon. Il rencontre la Marcelle de ses
écrits, Armida-Josefina Cuchiani, maîtresse d’un officier convalescent, à
l’hôtellerie de Roscoff en 1871 ; il vit avec elle une passion orageuse qui
inspire plusieurs de ses poèmes. Il suivra longtemps le couple dans ses
déplacements.

En 1873, au
travers de deux nouvelles et de quelques poèmes, il collabore à La Vie parisienne. Le recueil des Amours jaunes est publié cette année-là,
aux frais de son père, à 500 exemplaires, sans provoquer le moindre écho.

Pour seule
ascendance de son œuvre, on ne peut guère citer que François Villon. Sa poésie
est découverte plusieurs années après sa mort. Verlaine écrit à son sujet dans
un numéro de Lutèce ; il le fait
figurer dans la première partie des Poètes
maudits
parmi Rimbaud et Mallarmé, ce qui contribue à élargir le spectre de
son lectorat, avec l’appui de Léon Bloy et de Huysmans (dans À rebours) qui se proclamèrent
admirateurs.

Son seul recueil
de poésie, Les Amours jaunes, est
dédié à son père Édouard. L’œuvre oscille entre raffinements, attitudes de
dandy byronien, et grossièretés pleines de baroque ; ses recherches à cet
égard inspireront les symbolistes et les poètes de la fin du siècle.

Les thèmes
parcourant l’œuvre de Tristan Corbière sont divers et paradoxaux. On y note
bien sûr la présence de la Bretagne, principalement dans deux sections des Amours jaunes : « Amor »
et « Gens de mer ». Le poète, qui se présente dans le premier poème
de la série « Paris » comme un « Bâtard de Créole et de
Breton », fait fonctionner sa région d’origine comme une carte du Tendre.
La poésie de Corbière parcourt ainsi de nombreux toponymes bretons cités, tels « La
Palud », « l’île d’Ouessant », « Saint-Mâlo-de-L’Isle »,
« Saint-Thégonnec », « Brest-Recouvrance », etc. La section
« Gens de mer » est placée sous le patronage du père, mais aussi de
Victor Hugo, que le jeune poète se plaît à pasticher ; sont ainsi évoqués
tous les marins « Dans leur grand Océan à jamais engloutis… / Partis
insoucieux pour leurs courses lointaines ».

Qu’il s’agisse
de son père, dont il envie la santé et les états de service dans la marine, ou
des marins, Tristan Corbière semble regretter de ne pouvoir faire montre de la
même exubérance, d’une certaine rudesse, d’une sexualité épanouie (le lieu du
bordel apparaît dans sa poésie), interdites par sa complexion fragile, même si
les matelots de ses poésies ne connaissent pas toujours une existence idéale,
entre les naufrages ou la mort qui guette à l’occasion d’une fièvre au Mexique.
Mais c’est à tous les hommes de la mer que Corbière rend hommage – marins,
matelots, mousses, novices, vieux loups. Au Lascar de « La Goutte »,
l’équipage peut dire : « Nous te devons la vie… – Après ? – Pour ça
?… – La goutte ! / Mais c’était pas pour ça, n’allez pas croire, au moins… ».
Notons au passage la vivacité du style, la modernité dont fait preuve le poète
malgré la persistance de l’alexandrin et les césures régulières.

Non seulement la
géographie de sa région d’origine l’inspire, mais aussi son folklore – les
vents, les douaniers, les goélands –, ses rites religieux, ses légendes, comme
dans « Paysage mauvais » et « Nature morte » où
l’imaginaire relève de vieux mythes locaux. Dans « Le Poète
contumace », c’est la légende de Tristan et Yseut qui nourrit les vers.

L’œuvre se
caractérise par ailleurs par la datation fantaisiste de nombreux poèmes ;
par exemple, « Ça » aurait été écrit à la « Préfecture de
police », le 20 mai 1873, tandis que le poète dit avoir trouvé
l’inspiration à Jérusalem, où il n’est jamais allé, pour « Bohème de
chic ». Il s’agit sans doute pour Tristan Corbière, par ces indications
scéniques, d’annoncer la couleur de son poème.

Parmi les
inspirations majeures de Corbière prend place tout un bestiaire qui n’est pas
sans rapport avec une symbolique funèbre ; au milieu des poèmes surgissent
ainsi tour à tour un chat-huant, un coucou, une chouette, une corneille, des
crapauds.

À l’occasion,
l’histoire, et même le registre pathétique peuvent inspirer un poète par
ailleurs fantasque. « La Pastorale de Conlie » se distingue par un
ton grave pour évoquer le martyr des soldats bretons, en octobre 1870, entassés
au camp de Conlie. Provoquant la méfiance des républicains, cette armée
bretonne périra frappée par la fièvre, le mal du pays et l’hiver.

La langue de
Corbière n’oublie pas les idiomes bretons, même si le poète ne sait pas
couramment parler le breton, et des termes sont parfois directement traduits en
français ; ainsi parle-t-on du « Mois-noir » pour
« novembre » et du « Mois-plus-noir » pour décembre ;
la lune est le « soleil des loups ». Les entorses à la syntaxe sont
légion.

Le thème de la
mort est omniprésent mais se décline particulièrement, par exemple, dans
« Paysage mauvais » et « Nature morte » ; à nouveau,
un bestiaire macabre est sollicité. Et la Bretagne de Corbière, à cet égard,
est encore faite de chapelles, des pèlerinages du « pardon », typiques
de la région, de chapelles, de calvaires, de messes et de veillées funèbres.

Tristan Corbière
s’est éteint, dit-on, en pressant des bruyères en fleur sur sa faible poitrine.

Inscrivez-vous pour trouver des essais sur Tristan Corbière >