Les lettres portugaises

par

Les lettres portugaises, un roman d’amour

Il est donc important d’expliciter en quoi ce roman défend si bien la passion d’autrui et adresse un hymne poignant à l’être aimé.

Noël Bouton, dit le marquis de Chamilly, aurait été le destinataire, un officier français envoyé alors au Portugal.

Il est donc intéressant ici de remarquer l’interdit de la passion unilatérale de la nonne esseulée au chevalier couvert d’honneur. Lui bénéficie d’une vie en pleine lumière, il entre au Portugal en conquérant, se déplace sûrement en grande pompe et accorde sûrement peu d’intérêt aux affaires secondaires que celles pour lesquelles il a été envoyé à Beja. Elle demeure dans son couvent, cloîtrée aussi bien par les murs de pierre que ses vœux lui interdisent de quitter, que par sa promesse de faire don de soi à Dieu et de ne jamais goûter à la passion d’un homme fait de chair. Elle vit dans l’obscurité, attendant une possible réponse de son amant qui aurait, selon ses propres termes, « passé les Mers pour te [Mariana] fuir, qui est en France au milieu des plaisirs, qui ne pense pas un seul moment à tes douleurs, et qui te dispense de tous ces transports, desquels il ne te sait aucun gré ? ». Ainsi, s’attarder sur ce contraste entre l’amant rayonnant, qui joui de pouvoir se déplacer comme bon lui souhaite, non seulement hors d’un bâtiment mais également d’un pays à l’autre, libre comme le vent mais enchaîné par ses obligations politiques, et la nonne éteinte, qui demeure dans la nuit de son couvent et ne peu communiquer avec l’extérieur que par lettres, qui en réalité ne vit plus que par les mots qu’elle couche sur papier, permet de mieux comprendre le ton désespéré et le lyrisme qui habitent chacune des cinq lettres. Elle est la nuit, il est le jour, et en cela ne peuvent être compatibles.

Cependant, le lecteur demeure frappé par la sincérité et l’amour fidèle qu’elle semble témoigner à cet homme qui n’est même plus là pour elle, et qui ne lui renvoie que des bribes de lettres qu’elle juge trop bâclées et insatisfaisantes. En effet, la narration de sentiments de Mariana pourrait tomber dans le pathétique, mais l’abondance de sincérité et le cœur que le narrateur met à décrire ceux-ci semblent au-dessus de tout désire de se faire plaindre. Le lecteur sera davantage émerveillé et ému par tant d’amour, plutôt que désolé et compatissant envers la solitude de Mariana. « S'il m'était possible de sortir de ce malheureux Cloître, je n'attendrais pas en Portugal l'effet de vos promesses : j'irais, sans garder aucune mesure, vous chercher, vous suivre, et vous aimer par tout le monde ». Ainsi, elle semble prête à abandonner à la moindre occasion le couvent qui la retient, et est habitée par une force passionnée qui ne suscite non pas la pitié mais un respectueux ébahissement.

Ceci nous amène au point suivant de notre analyse : en reniant ainsi son plaisir à vivre en religieuse, Mariana renie-t-elle également Dieu ? Elle s’en prend en tout cas au destin, affirmant que leur amour est au-dessus de ce que la fatalité a décidé. En est-il pour autant une abnégation de Dieu lui-même ? Les allusions claires à la religion se font rares, Mariana parle peu de lui pour une religieuse. En effet, elle narre des anecdotes matérielles, les promenades que les autres nonnes lui font faire sur le balcon afin que l’air frais lui fasse du bien, la haine et l’indifférence qu’elle voue désormais aux autres sœurs à qui elle a avoué son amour, à ses amis et sa famille…mais aucune allusion spirituelle n’apparaît. Le seul témoin de ses prières est son destinataire le marquis « Je n'ose plus vous prier de m'aimer ».

 

Ainsi, par une succession d’espoir, de sentiment de trahison et d’abandon, de tristesse effrénée et toujours d’amour plein et entier, le narrateur des lettres semble attacher plus d‘importance à son amour qu’à la religion, réduite à l’exprimer grâce à l’épistolaire, l’unique lien qui la maintient en relation avec l’extérieur.

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