Les Voyageurs de l'impériale

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Les drames de l’existence humaine

Ceroman, un des plus sombres de toute l’œuvre d’Aragon, est pour l’auteurl’occasion d’exposer tous les drames de l’être humain. La déchéance de l’inexorablevieillesse est illustrée par le déclin de Pierre, qui finit par être paralysésans pouvoir articuler d’autre mot que « politique ».

L’abandon,l’isolement et la perte du lien social sont des thèmes omniprésents dans lalongue dérive du protagoniste central qui, isolé dans sa vie et se sentantprisonnier de sa propre famille, fuit tous ses engagements dans une coursesolitaire. C’est un homme profondément égoïste, individualiste, qui repoussetoute idée de responsabilité personnelle, dans la vie privée ou dans lasociété.

Aragonne fait pas ici une critique d’une classe sociale, la bourgeoisie, mais s’attacheplutôt à dépeindre les pires travers de l’âme humaine. Il est intéressant deconstater que la narration du récit ne se concentre pas uniquement sur PierreMercadier. Parfois, le lecteur a l’impression que le narrateur s’intéresse davantageà Meyer (ami de Pierre) ou à Pascal (fils de Pierre). Cette variété de pointsfocaux n’ôte pas pourtant à la pièce son côté dramatique. Certes, lespersonnages de Meyer et de Pascal incarnent moins que Pierre les tares del’esprit humain, mais leur situation sert tout de même à souligner le drame del’existence humaine.

« Et puis, ces choses ne me sontpas si étrangères, que je ne puisse reconnaître dans cet espoir insensé qu’unhomme met un beau jour dans une créature de Dieu, la soif d’infini qui est ennous, une des formes de la foi chrétienne… […] Et enfin, ce qui estcoupable aux yeux du monde, à ceux d’un vieil homme qui a fait sacrifice detout cela, prend un sens que vous ne savez pas : je ne juge, ni necondamne… Les hommes veulent sans cesse croire une fois de plus au bonheur,et c’est ainsi qu’ils se rendent épouvantablement malheureux. C’est leurnature, vous n’y échappez pas. […] Vous avez fait un rêve insensé. Je vousdis que je peux comprendre ce qu’un tel rêve comporte de sentiments élevés, denoblesse… alors que ce qu’on appelle communément le devoir… Je peux lecomprendre… Tout recommencer… Quel courage ! Seulement étiez-vous prêtà affronter les ruines ? Toutes les ruines ? »

Alorsque Pierre mène une existence sans but, où il va sans attaches, où « iltraverse le monde sans s’y mêler », dans une fuite systématique de laconfrontation, de la responsabilité et d’une quelconque forme d’attachementhumain réel, sa situation n’est pas moins enviable que celle de personnagesdont l’existence est tournée vers l’accomplissement d’un objectif. En effet,Georges Meyer, juif et victime des troubles antisémites provoqués par l’AffaireDreyfus, voit sa situation sociale et financière se détériorer graduellement,alors qu’il s’attèle à s’intégrer harmonieusement dans la société quil’entoure. D’autre part, la vie de Pascal change radicalement lorsque son pèredisparaît. Le jeune homme devient responsable de sa mère et de sa sœur et doitse débrouiller seul dans la vie. Ainsi, le jeune homme porte le fardeau del’irresponsabilité de son père, et rien dans le récit ne laisse supposer qu’ill’aurait, d’une façon ou d’une autre, mérité.

« Qu’est-ce au fond qui m’attache àtout cela comme une mouche dans une toile d’araignée ? L’homme veut s’enaller, être libre, c’est bien naturel… Je n’y pense pas. À cause de mon père.Je sais que c’est à cause de mon père. Sa liberté a fait ma prison, tu saisis ?Heureusement qu’il y a les femmes… toutes les femmes… Une nouvelle femme,vois-tu, c’est comme une fenêtre qu’on ouvre… le mystère… le large… c’estdoux comme de marcher dans la nuit….. »

Aragonne propose dans ce troisième volume duMonde Réel aucune solution au drame de ses personnages. Ce qui en fait l’unde ses écrits les plus sombres est le sentiment d’injustice qui s’empare dulecteur, lorsqu’il découvre les vies de ces malheureux personnages. Même PierreMercadier, dont le comportement est tantôt condamnable et inspire tantôt lasympathie, se retrouve à la fin de son existence paralysé, à la merci d’unefemme qui s’occupe de lui, et uniquement capable de prononcer le nom de laseule chose qui ne l’ait jamais intéressé : « politique ». Pour unhomme qui a passé son existence à la recherche de l’indépendance absolue, sasituation en fin de récit paraît foncièrement dramatique.

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