Les Voyageurs de l'impériale

par

Un jeu de miroir entre l’auteur et son œuvre

Leroman comporte de nombreux passages qui, sous une forme directe ou indirecte,font écho à la vie personnelle de l’auteur.

Ainsi,le beau-père de Pierre Mercadier est préfet de police, à l’image du pèred’Aragon qui endossa un temps cette fonction. La fuite du héros rappelle celledu propre grand-père maternel de l’auteur qui a lui aussi abandonné sa familleet disparu sans laisser de trace. La famille de Pierre Mercadier tire sasubsistance d’une pension de famille, comme la propre mère d’Aragon en son tempsa fait vivre sa famille avec les revenus d’une pension de famille. De nombreuxtraits de l’enfance de l’auteur se retrouvent dans les personnages de Pascalenfant et de son fils Jeannot, et les descriptions de la pension de famillecontiennent une bonne part d’autobiographie.

« Au fond, il faut être franc. Ças’est passé tout autrement… […] Le vrai, – dit-il, – c’est que je les avaispris en grippe, en haine, mes amis. Il m’a fallu longtemps pour faire mon pointde solitude. Pendant ce temps-là, mes amis allaient bon train. Ils se formaientune idée de moi. Je les voyais l’accréditer autour de nous, me comparer à elle.Parfois je me trouvais agir pas comme il était entendu que j’agirais… On nem’en demandait pas des comptes, mais… Les autres prenaient un droit sur monpassé. Ils ne me permettaient pas de penser ceci ou cela de faits dont ilsprétendaient rester les insupportables témoins… »

L’auteurn’emprunte donc pas uniquement à sa vie pour construire quelques facettes d’unpersonnage, mais il répercute sur plusieurs personnages de la famille deMercadier des éléments de la vie de son grand-père, de sa mère et de sa proprevie. Toutefois, le jeu de miroir auquel il se livre renvoie sur certains pointsdes images inversées de la réalité.

Par exemple,entre Pierre Mercadier et l’auteur Louis Aragon, il existe une inversion ducaractère. Pierre Mercadier est un homme égoïste, solitaire, irresponsable,complètement désintéressé du monde qui l’entoure et indifférent à la politique.À ce titre il se considère lui-même comme l’un des passagers de l’impériale quivivent dans le monde, sans jamais chercher à l’influencer. Cette descriptionest une image inversée de celle de l’auteur. En effet, Louis Aragon est unhomme social, responsable, impliqué dans la vie de la société et déterminé àl’influencer dans la mesure de ses compétences. L’auteur est engagé avec ElsaTriolet dans une relation amoureuse qui fait d’eux l’un des couples les plusnotables de l’époque. De plus, il mène des activités politiques et assume laresponsabilité d’éditorialiste et de directeur du journal Ce Soir.

« On se détache de ce monde grégaire,de ce troupeau organisé [la famille]. […] Et quand on regarde les autres, onne regrette rien. Ils sont laids, puants et plats. Ils ont tous les pieds prisdans de petites saletés dont l’amalgame fait la grande saleté qui nous écœure.Merci. Je dégage ma responsabilité. Que ce monde absurde roule sans moi !Je m’en lave les mains… »

Deplus, il y a dans la construction du personnage un certain manque d’unité. Ilest parfois affligé de traits négatifs dont le lecteur ne peut faireabstraction, et tantôt fait preuve de traits positifs. Même la narration tend àle condamner par moments, avant de se montrer sympathique envers lui. Toutcomme si l’auteur avait introduit dans son œuvre des sentiments conflictuelsqu’il éprouverait envers son propre grand-père.

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