Lettre sur les aveugles à l'usage de ceux qui voient

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Résumé

Le XVIIIe siècle est un temps de grandes découvertes et d’expérimentations dans le domaine des sciences, notamment en médecine. Ainsi, le cas des aveugles intéresse ici fortement Diderot, qui soulève dans sa Lettre sur les aveugles à l'usage de ceux qui voient, lettre "fictive", de nombreux problèmes philosophiques déjà évoqués par des savants de son temps. Il profite par ailleurs de l'exemple des aveugles pour démontrer la relativité des conceptions de sa société, notamment sur la morale et sur la religion, donnant à cette lettre une forte tonalité polémique.

 

            Diderot, observateur des nombreuses opérations qui se font sur les maladies oculaires, décide d'aller interroger un de ces aveugles pour connaître leur condition et leur manière de vivre. Il arrive chez lui le soir, car ce dernier vit la nuit, moment où il range tout dans sa maison. L'ordre méticuleux des aveugles viendrait de leur besoin de savoir exactement où se trouve chaque chose. Cet ordre se double d'une grande sensibilité à la symétrie, pour laquelle ils sont bons juges. Par contre, les aveugles ne peuvent pas juger du beau, et ils ne font que rapporter un jugement. Mais cette ignorance est bénéfique, pour Diderot : « Les aveugles ne sont-ils pas bien à plaindre de n'estimer beau que ce qui est bon ? combien de choses admirables perdues pour eux ! Le seul bien qui les dédommage de cette perte, c'est d'avoir des idées du beau, à la vérité moins étendues, mais plus nettes que des philosophes clairvoyants qui en ont traité fort au long. » Les aveugles pourraient ainsi émettre des propos plus justes, et plus conceptuels et abstraits. Diderot interroge cet homme sur la définition du miroir et des yeux, questions auxquelles il répond avec une grande pertinence et clarté, bien qu'il n'en ait jamais vu ! Son explication rejoindrait même celle des schémas proposés par Descartes. Les sens d'un aveugle apparaissent ensuite être différents de ceux des voyants : la perte de la vue exacerbe le pouvoir des autres. Ainsi l'aveugle interrogé par Diderot décèle des multitudes de différences dans les voix et « notre aveugle nous dit, à ce sujet, qu'il se trouverait fort à plaindre d'être privé des mêmes avantages que nous, et qu'il aurait été tenté de nous regarder comme des intelligences supérieures, s'il n'avait éprouvé cent fois combien nous lui cédions à d'autres égards. » À cela s'ajoute une grande adresse.

 

            Diderot postule alors qu'il puisse y avoir un lien entre la physionomie et les idées, et tente de questionner cet homme sur ses conceptions de morale et de vertu. Ce dernier n'aime pas le vol – car il ne peut pas voir quand on lui soutire des objets, et que lui peut être vu le faire – mais ne fait pas grand cas de la pudeur. Ensuite, Diderot soupçonne les aveugles d'inhumanité, car ils ne font par exemple pas de différence entre un homme qui urine, et un homme qui se vide de son sang. Mais là encore, les voyants ont aussi ces jugements immoraux quand il s'agit d'animaux minuscules, pour qui ils ont moins de pitié que pour les grands êtres. Enfin, « notre métaphysique ne s'accorde pas mieux avec la leur. Combien de principes pour eux qui ne sont que des absurdités pour nous, et réciproquement ! […] comme ils voient la matière d'une manière beaucoup plus abstraite que nous, ils sont moins éloignés de croire qu'elle pense. »

 

            Une autre question se pose, plus en lien avec les interrogations philosophiques de l'époque : comment conçoivent-ils les figures géométriques ? Puisqu'ils n'ont pas de vision, ils ne peuvent pas avoir d'imagination, puisque celle-ci consiste à se représenter visuellement des objets dans notre esprit et passe donc par la vue. Pourtant, il existe une mémoire de la sensation : on peut ressentir un corps qui n'est plus là comme le prouve l'expérience de serrer très fort ses doigts les uns contre les autres, puis de les relâcher, la sensation restant encore quelques secondes. Pour Diderot, la pensée serait donc dans les doigts de l'aveugle. Cette pensée serait beaucoup plus abstraite et les aveugles se tromperaient moins puisqu'ils ne confondraient pas l'abstrait et le concret. Diderot appelle alors à l'établissement d'un langage des signes, pour que les aveugles puissent lire et avoir les mêmes connaissances que les voyants. Il propose de formuler, entre autre, des chiffres par le toucher, et expose la machine de Saunderson, un géomètre aveugle, qui se fit connaître dans toute l'Europe.

 

            Ce savant, qui « voyait donc par la peau », a eu juste avant de mourir un entretien avec un homme voyant sur l'existence de Dieu : pour l'aveugle, les miracles sont des choses visibles, et selon lui, « Si vous voulez que je croie en Dieu, il faut que vous me le fassiez toucher ». Il demande un peu plus d'humilité à son interlocuteur, ainsi qu'aux autres hommes, et de ne pas taxer les choses que l'on ne comprend pas de miracles divins. Il évoque enfin la possibilité que l'homme n'ait pas existé (s'il avait eu au début le larynx fermé par exemple, ou s'il n'avait pas rencontré sa femme). Son histoire nous a été transmise par son disciple. Mais Diderot pense que l'on apprendrait plus d'un aveugle tardif, car il sait comment marche la vision, et connaît les différences avec son nouvel état : il serait plus à même de témoigner. Mais il faudrait alors élever quelqu'un dans la philosophie, puis qu'il devienne aveugle, pour que le témoignage soit valable.

 

            Une dernière question est posée, qui s'inscrit dans un débat fort et sensible du temps : si un aveugle-né – qui sait distinguer par le toucher un globe d'un cube – recouvre la vue soudainement, saura-t-il dire, en les voyant, quel est le globe et quel est le cube ? Pour Molineux et Locke, il n'aurait pas la représentation mentale qui suit le toucher. Au contraire, selon l'abbé de Condillac, seules des raisons métaphysiques feraient qu'il hésiterait ; le toucher donne l'idée du globe et du cube, idée qui va être reconnue par la vue. Pour Diderot, la vue immédiatement après l'opération serait comme celle d'un enfant (c'est-à-dire imparfaite). L'homme expérimenté voit de nombreux détails alors que le nouveau non. Or, l'œil peut s'expérimenter lui-même : on peut deviner ce que donnera le toucher de quelque chose qu'on voit. Il y a un lien entre les sens qui se fait dès la première expérience. Par contre, il y aurait une différence entre les hommes habitués aux réflexions, à faire des raisonnements et des liens, et les hommes ignorants. Un métaphysicien aurait la réaction suivante, s'il recouvre soudainement la vue : « J'ignore si ce qui m'est visible est palpable ; mais quand je ne serais point dans cette incertitude, et que je croirais sur la parole des personnes qui m'environnent, que ce que je vois est réellement ce que j'ai touché, je n'en serais guère plus avancé. Ces objets pourraient fort bien se transformer dans mes mains, et me renvoyer, par le tact, des sensations toutes contraires à celles que j'en éprouve par la vue. Messieurs, ajouterait-il, ce corps me semble le carré, celui-ci, le cercle ; mais je n'ai aucune science qu'ils soient tels au toucher qu'à la vue. »

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