Mondo et autres histoires

par

Celui qui n'avait jamais vu la mer

Daniel aurait aimé s’appeler Sinbad, comme le
marin voyageur des légendes d’Orient. Il aimait la mer, pas celle des jeux et
de la pêche, il aimait l’autre mer. La terre l’ennuyait, la musique, les films,
les choses des hommes l’ennuyaient. Le lycée l’ennuyait. Nous savions tous
qu’un jour il partirait, qu’il aurait disparu un matin. C’est en septembre
qu’on a trouvé son lit vide, dans le dortoir, pas même défait. La police, les
professeurs, les surveillants l’ont cherché, mais nous savions qu’il était
loin, et nous étions contents pour lui. Et puis, du jour au lendemain, les
adultes on cessé de parler de Daniel, comme s’il n’avait jamais existé.

Il faisait sûrement nuit quand Daniel a
atteint sa destination, en train, dans une grande gare vide et froide. Il
pleuvait, le vent soufflait. Après un court repos dans une cabane, le jour
s’est levé. Et Daniel a enfin vu la mer, immense, d’un bleu profond, agitée de
vagues qui avançaient vers lui. Daniel n’avait plus de mots. « La mer, la
mer… », c’est tout ce qu’il répétait. Il prit sa course, sauta par-dessus
le varech, tituba dans le sable, courut vers l’horizon et s’approcha de la mer,
qui s’approchait aussi, à cause de la marée qui montait. La mer entoura ses
jambes, l’eau froide le caressa. Dans le creux de sa main, Daniel prit de
l’eau, la but. Le sel le brûla, il aima cette brûlure. Le soleil brillait haut
dans le ciel, le vent soufflait, dur. Daniel marchait le long de la mer. Quand
les vagues le frappèrent, l’assommèrent presque, il monta vers le sable sec,
étourdi. Sa bouche avait le goût du sel.

Il s’installa dans une grotte, au bout de la
baie. Il se levait avec le soleil, buvait dans les flaques d’eau de pluie, se
nourrissait de coquillages et de crevettes. Il partageait ses trouvailles avec
son nouvel ami, le poulpe qui vivait non loin de sa grotte, et dont les
tentacules lui caressaient les jambes. À marée basse, la plage s’agrandissait,
et c’était comme si une nouvelle planète s’offrait à Daniel. Il marchait sur un
tapis d’algues, au milieu des rochers, et le soleil chauffait ses épaules. Un
jour, la mer descendit très loin vers l’horizon, et tout semblait inconnu,
nouveau. Daniel marcha vers le trait qui marque la limite entre la mer et le
ciel. Il courait parmi les flaques étincelantes et les algues enroulées. Chaque
flaque était un miroir qui reflétait le soleil, la lumière tourbillonnait entre
eau et rochers. Le sel couvrait tout : les rochers, les coquillages, le
corps de Daniel, sa gorge, ses os. Tout devenait blanc et lui brûlait les yeux.
Il s’assit sur un rocher plat et ferma les yeux pour échapper à la lumière
brûlante.

Quand il les ouvrit, la mer montait, rapide,
galopante. Alors il bondit, courut vers le haut de la grève, très loin. Les
vagues rugissaient derrière lui, et il leur criait de reculer, il commandait la
mer. Il exultait, sans peur ni fatigue. Ses pieds nus étaient sûrs, ses jambes
sans faiblesse. Il parvint à sa grotte, mais la mer ne s’arrêta pas : les
vagues dépassèrent le seuil, couvrirent le sol du refuge en nappes blanches.
Daniel avait le dos au fond de la grotte, il ne pouvait reculer davantage. De
toutes ses forces, son esprit renvoyait les vagues au dehors, et la mer, après
un moment, cessa de monter. Transi de froid et de fatigue, Daniel s’allongea et
s’endormit, baignant dans un bonheur absolu.

Qu’est devenu Daniel ? A-t-il embarqué
sur un cargo, vogue-t-il vers la Chine ? Au lycée, les professeurs et les
surveillants ont fait comme si Daniel n’avait jamais existé. Peut-être ont-ils
vraiment oublié Daniel, mais nous, nous ne l’avons pas oublié. Parfois, nous
contemplions le ciel où l’on sentait que naissait une tempête, et pensions au
secret que Daniel et nous partagions. 

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