Mondo et autres histoires

par

Mondo

Dans une ville ensoleillée au bord de la
Méditerranée, Mondo marche dans les rues. On ne lui connaît ni parents ni
famille. Il est arrivé un matin, et on s’est habitué à lui. Il a dix ans, le
visage rond, les yeux grand ouverts sur le monde. Il porte un jean, des tennis,
un t-shirt. Il ne sait pas lire et ne va pas à l’école. Parfois, il arrête un
passant et lui pose cette étrange question : « Est-ce que vous voulez
m’adopter ? »

Il se nourrit en glanant de petites choses :
des fruits et légumes sur le marché, un morceau de pain chez le boulanger, il
travaille un peu en aidant les maraîchers à décharger leur camionnette, et il
gagne un peu d’argent, alors il s’achète une glace, ou un magazine illustré
avec les aventures de Kit Carson ou Akim. Il aime les images et comme c’est un
gentil garçon il demande à quelqu’un assis sur un banc de lui raconter ce qui
est écrit. Mondo a quelques amis, comme Giordan le pêcheur, qui lui parle de
l’Afrique, des palmiers et du soleil brûlant, des pêcheurs qui réparent leurs
filets sur le sable. Ensemble ils rêvent en regardant le cargo Erythrea
partir vers la mer Rouge, où Giordan ira, un jour. Il y a aussi le vieux Dadi
et ses deux colombes, le Gitan prestidigitateur et le Cosaque, qui est toujours
saoul et qui joue de l’accordéon. Ces trois-là sont souvent ensemble, et
habitent aussi dans la rue. Mondo ne craint qu’une chose : la camionnette
du Ciapacan, qui capture les chiens errants et les petits garçons qui vivent
dans la rue.

Dès l’aube, Mondo s’assied sur la plage et
contemple la mer, les collines souvent panachées par la fumée des incendies, il
laisse le soleil le baigner de sa chaleur. Puis il marche dans les rues, parle
gentiment à qui bon lui semble, vit de grands voyages en prenant un ascenseur
qui l’emmène presque toucher le ciel. Il aide une très vieille dame à porter
son cabas, il essaye de se gagner de nouveaux amis. Parfois il part explorer la
colline, il écoute la musique des oiseaux, des branches qui craquent, et la
stridulation des insectes. Ses pas le mènent un jour au seuil de la Maison de
la Lumière d’Or. Mondo a baptisé ainsi cette belle maison de style italien,
nichée dans un jardin en friche. Un jour, il s’endort sous les palmiers du
jardin ; à son réveil, une très petite femme le regarde : elle se
nomme Thi Chin, elle lui donne du thé, et lui offre l’hospitalité de la maison
et de son cœur. La femme vietnamienne et le garçon sans pays partagent de
calmes moments dans la grande maison. Mondo n’en poursuit pas moins ses
explorations : un jour, il va assister à une bataille de cerfs-volants sur
la plage, un autre il va s’asseoir dans la petite barque qui semble si seule,
dans le port, et qui porte un si joli nom : Oxyton. Une autre fois, un vieil homme au visage d’Indien qui
ratisse la plage lui raconte les montagnes où il est né, là où il fut soldat,
et lui propose de lui apprendre à écrire. C’est avec des galets qu’il l’initie
à l’alphabet ; pas comme à l’école, où les lettres sont inertes, mais en
montrant à Mondo que chaque lettre est vivante, comme une personne. C’est ainsi
que Mondo apprend à écrire son nom.

Jusqu’au jour où le Cosaque lui apprend que le
Ciapacan a emmené Dadi et ses colombes. Après Dadi, ce sera son tour. Un
vertige s’empare de Mondo, qui s’affaisse, ivre de crainte et de faim. On fait
cercle autour de lui, on appelle, une camionnette vient… Mondo est emporté
par le Ciapacan. Quand Thi Chin va aux nouvelles au poste de police, le
commissaire lui explique que Mondo a été emmené à l’Assistance publique, comme
Dadi a été emmené à l’hospice – le Ciapacan n’emporte pas les hommes, seulement
les chiens. Le libre garçon a aujourd’hui disparu, son souvenir s’estompe
lentement, comme les rêves de Giordan, qui n’ira jamais en Afrique, ou ceux de
l’homme au visage d’Indien qui ne verra pas les rives du Gange. Et l’Oxyton se balance seule, dans le port,
parmi les nappes de gasoil. 

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