Mondo et autres histoires

par

Hazaran

À la Digue des Français, on trouve beaucoup de
monde, pas que des Français. On y vit dans des huttes de planches, sous des
toits de papier goudronné, entre la grande route et les pistes de l’aéroport,
non loin du fleuve et des marais. S’il y a des trous dans les cabanes, on les
bouche avec des chiffons. Beaucoup de monde vit là, des camions pleins amènent
chaque semaine de nouveaux arrivants. C’est là que vit Alia. Ses parents sont
morts quand elle était encore bien petite et elle partage la cabane de sa
tante. Sa maison est proche de celle de Martin, tout au bout de cette petite
ville.

Martin est grand et maigre, son visage a la
peau sombre, et ses yeux brillent intensément. Sa maison, il l’a construite
seul, à la limite du marécage et de la plage, hutte circulaire dont la porte
est la seule ouverture. Les habitants de la Digue l’ont surnommée le Château.
Dans ce château, il n’y a rien, qu’une natte où Martin dort, et une cruche
posée sur une caisse. Le silence règne autour de la maison de Martin, et Martin
est toujours occupé : il répare les objets qu’on lui apporte, des ses
mains habiles qui semblent travailler seules sans qu’il les regarde faire, et
il ne veut pas qu’on le paye. Alors les enfants et les femmes lui apportent de
la nourriture. Martin aime bien les enfants, à qui il raconte des histoires.
Alia, que Martin a surnommée « lune », aime visiter Martin. Un jour,
elle lui demande d’où il vient. L’homme désigne alors le ciel, la terre plate,
l’espace qui s’étale au-delà du fleuve et va vers la mer : « Voilà,
c’est tout ça, là d’où je viens. »

Martin a une étrange habitude : de temps
à autre, il jeûne. Il refuse poliment toute nourriture, même le pain que lui
apporte Alia. Il prononce à peine quelques paroles et semble ailleurs :
son corps est bien là mais son esprit vogue dans d’autres sphères. Quand on a
si grand faim et soif d’autre chose, explique Martin à Alia, on perd tout
appétit pour les nourritures terrestres. Et cette autre chose, c’est Dieu.

C’est avec ses histoires que Martin,
doucement, enseigne la sagesse aux enfants de la Digue. Celle qu’Alia et les
enfants préfèrent est celle d’Hazaran. La voici. Un jour, une fillette nommée
Trèfle, très pauvre et très triste, vivait dans un pauvre pays, où elle savait
parler aux petits animaux des champs. C’est ainsi que le scarabée et la
sauterelle lui enseignèrent tout ce qu’il est utile de savoir. Cette
connaissance et cette sagesse lui furent grandement utiles quand un homme
mystérieux, un ministre, visita son pays. Que faisait-il là ? « Je
suis venu chercher quelqu’un » répondit-il. Le ministre soumit à Trèfle
trois énigmes. Celle ou celui qui trouverait la réponse deviendrait souverain
du pays d’Hazaran. Trèfle donna les réponses, qui parlaient des saisons et du
temps. La fillette fut alors emportée dans un pays si beau que nul n’en avait
jamais rêvé, et elle devint la souveraine du pays d’Hazaran. Comme Alia
aimerait croiser un ministre qui lui soumettrait les trois énigmes !

C’est à cette époque que le gouvernement envoie
des hommes à la Digue, des hommes sérieux, en costume, et des plus souriants,
en blouson. Ils posent des questions, prélèvent des échantillons partout et
finissent par expliquer leur projet : emmener tous les habitants de la
Digue vivre à la Ville Future, dans de grandes maisons neuves qui ressemblent à
des tranches de brique, loin des pistes de l’aéroport. Les cabanes seront
rasées par des bulldozers. Quand Alia apprend la nouvelle à Martin, celui-ci se
retire dans sa cabane et entame le plus long jeûne qu’on ait vu, si long
qu’Alia pense que son ami va y laisser la vie. Quand les visites des hommes du
gouvernement cessent, Alia croit que le projet a été abandonné et court avertir
Martin, qui consent alors à manger à nouveau. Mais Alia s’est trompée : les
cars du gouvernement vont venir chercher les habitants de la Digue le lendemain.
Alors, dans la nuit, Martin sort de sa cabane. Il avise Alia, qui l’observe, et
lui propose de le suivre. Enthousiaste, la fillette prévient les autres
habitants de la Digue, qui quittent leurs cabanes, et se mettent en file
derrière Martin. Ce dernier, sans se retourner, commence à marcher sur le
chemin qui s’ouvre entre les roseaux, en direction du fleuve. Les enfants, les
femmes, les hommes le suivent. Empruntant un gué, ils entrent tous dans les
eaux noires du fleuve, vers la plaine, vers la pénombre de l’autre rive, où
aucune lumière ne brille, que celle des cailloux phosphorescents. 

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