Mondo et autres histoires

par

Les bergers

Dans la solitude du pays des dunes, tout est
aux aguets : les animaux du désert observent et courent, dans leur monde
minéral et le froid de la nuit, monde traversé de quelques sentiers, tracés par
les pas des enfants et des chèvres, sous le ciel lisse comme de l’eau.

Gaspar marche ente les dunes, sous le soleil
maintenant levé qui brûle son visage et fait peler le nez du jeune garçon. Sa
veste de lin est froissée. Quand un long mur de pierres sèches lui barre le
chemin, il perçoit des bruits de voix : derrière la muraille, il aperçoit
des ombres, courtes silhouettes dissimulées qui étouffent leurs rires. Gaspar sort
un miroir de sa poche et lance le reflet du soleil sur une paire d’yeux qu’il entrevoit :
aussitôt se lèvent quatre enfants, trois garçons et une toute petite fille. Il
ne comprend pas leur langage, se présente, et les enfants éclatent de rire.
L’aîné des enfants tient une lanière verte : c’est une fronde, dont il
fait la démonstration. Il la tend à Gaspar, qui est incapable d’imiter le geste
du garçon. Mais la glace est rompue, les sourires naissent sur les visages.
Seule la fillette reste à l’écart ; elle se nomme Khaf.

Le soleil est haut, il faut rejoindre le
troupeau. Gaspar se décide à suivre les petits bergers. La marche sous le
soleil donne soif ; Khaf tend à Gaspar une poignée de graines semblables à
des fèves, brûlantes comme du poivre, et le chemin est très long, jusqu’à la
grande plaine où paissent une dizaine de moutons noirs, quelques chèvres et le
grand bouc noir. Les cailloux lancés par la fronde de l’aîné – Abel – éloignent
les chiens sauvages. Puis l’on se met en route, sous le ciel blanc de chaleur.
On franchit les collines, les ravins, les bergers marchent sans fatigue tandis
que Gaspar trébuche en les suivant. Quand la plaine lointaine se présente enfin
à l’horizon, elle est d’une beauté à couper le souffle, légère, douce,
délicate, couchée dans un air d’une pureté parfaite. Les enfants et le troupeau
vont s’installer là, dans la vallée de Genna, tout près du lac. La nuit tombe,
et avec elle le froid. Abel réveille Gaspar endormi : il emmène le garçon
parmi les rochers blancs, dans le souffle du vent froid qui coupe la respiration.
Abel fait vrombir sa fronde, un caillou part comme une flèche et assomme un
lièvre. De retour au camp, le berger fait cuire l’animal sur un feu de
brindilles et partage avec les petits et Gaspar ; les os sont jetés aux
chiens sauvages. La vie à Genna commence.

Et la vie y est belle. Les herbes ondulent
sous le vent, on court sur la plaine en criant, on plonge dans l’eau fraîche du
lac en riant. On a construit une cabane de torchis, c’est Abel l’architecte.
Elle est petite, n’a qu’une porte comme ouverture, mais on y est à l’abri du
vent et du froid de la nuit. La maison est cernée par la muraille des hautes
herbes ; chaque soir, on trait les chèvres, dont on boit le laid chaud et
doux. Abel a appris à Gaspar comment fabriquer et utiliser une fronde, et les
deux garçons ramènent du petit gibier pour tous. On pose des pièges, un petit
renardeau est capturé. Baptisé Mim, il devient le compagnon de Khaf. Les
journées sont immenses sous le soleil, si longues qu’elles en paraissent des
mois. La vallée de Genna est vaste, et les enfants ont tout loisir de
l’explorer. Un jour, Gaspar écarte les roseaux, et un magnifique spectacle le
subjugue : c’est un oiseau blanc, d’une beauté sublime, qui nage, puis
danse, les ailes déployées, à la surface. Gaspar, qui ne veut pas l’effrayer,
le contemple. Quand l’oiseau prend son envol, Gaspar comprend qu’il a rencontré
le roi de Genna.

Le grand bouc noir se nomme Hatrous. C’est
Augustin, un des garçons, qui en est le seul maître. Lui seul peut toucher les
cornes et la laine épaisse de l’animal, lui seul le nourrit de sa main. Hatrous
connaît la terre, les dunes et les pierres, les prairies et les champs de blé.
Hatrous enseigne tout cela à Augustin, et Gaspar l’envie un peu. Car Gaspar a
compris qu’on apprend à Genna, pas comme à l’école, certes, mais des choses
profondes qui sont l’essence même de la vie. La nuit, Augustin montre à Gaspar
les feux qui, un à un, s’allument dans le ciel : il dit les noms des
étoiles : Alatïr… Eltanin, Kochab… Alioth… Deneb… flottille de
feux à l’horizon, qui dessinent d’étranges figures dans le ciel. Et la lune
règne sur le ciel noir. Les nuits aussi sont longues et belles à Genna.

Les explorations des enfants les mènent de
plus en plus loin, jusqu’à ce jour où ils atteignent la ville des termites :
de grandes maisons aveugles et silencieuses les dominent, les dépassent, tours
aux murailles épaisses et inattaquables. Seul le bruit du vent qui chantonne
entre les tours brise le silence et une peur sourde envahit les enfants. Le
soir, la petite Khaf danse au son de flûtes taillées dans les roseaux de
l’étang. Et un jour, un nuage nouveau envahit l’horizon : c’est un vol de
sauterelles, couleur de fumée jaune, qui s’abat sur Genna. Abel, imité par
Gaspar, frappe le nuage de sa fronde, tandis que l’air résonne du vrombissement
interminable. Quand le nuage est passé, les enfants, peau striée de griffures
et visage tuméfié, ramassent les sauterelles mortes et en font un festin.

Le temps passe, inexorable. Abel doit aller
chasser de plus en plus loin, le gibier est rare, les ventres sont vides. Le
temps du retour approche. Une nuit, Abel réveille Gaspar et commence la chasse
à Nach le serpent, qu’Abel tue sans pitié, sans même ramasser son corps à
terre. Le jour, la chaleur devient insupportable, et les nuits sont glaciales.
Gaspar enveloppe la petite Khaf dans sa veste de toile. Un jour, vers midi,
Abel quitte la cabane, la fronde à la main ; Gaspar le suit et comprend
qu’Abel est parti à la recherche du roi de Genna, le grand oiseau blanc. Il le
trouve sans peine et arme sa fronde : Gaspar se jette sur lui pour sauver
l’oiseau. Un combat s’ensuit, violent et sans merci : l’oiseau est sauvé,
mais l’amitié s’est muée en une haine mortelle. Il est temps pour chacun de
regagner son monde : les enfants rassemblent le troupeau qui, sous la
garde d’Hatrous, prend le chemin des collines. Gaspar les voit s’éloigner. Il
chemine parmi les herbes et les pierres et finit par atteindre une route. Le
vent s’est levé, la poussière tourbillonne et rougit le regard du garçon :
c’est une tempête de sable qui hurle des heures durant. Gaspar trouve refuge
dans une cabane. Quand le vent tombe, tout a changé : les dunes recouvrent
la route, la poussière rouge couvre le paysage jusqu’à l’horizon. Et au bout de
la route, Gaspar distingue un village de briques rouges. Une dernière fois ses
pensées s’envolent vers les bergers qui, à ce moment, cheminent parmi les
champs d’herbe. Puis Gaspar marche vers la ville, et retourne vers les hommes.

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