Mondo et autres histoires

par

La roue d'eau

Le soleil n’est pas encore levé sur la chaude terre de Maurétanie que Juba s’éveille. Sans bruit, pour ne pas déranger son père, son frère, sa mère, ses deux sœurs, il sort dans la nuit fraîche et marche sur le sentier le long du fleuve. La terre, l’eau, les insectes, tout s’éveille lentement tandis que la brume glisse sur les eaux calmes. Juba traverse les champs déserts et passe le sommet d’une colline. Là, deux bœufs entravés l’attendent. Il les détache, les mène à la noria, la machine qui, tirée au pas lent des bœufs, va puiser l’eau du puits pour arroser les champs des hommes. 
Les bœufs se placent dans le cercle creusé par leurs pas et se mettent à cheminer. Juba les excite en faisant claquer sa langue et les cingle d’une baguette. Le soleil se lève enfin, éclairant brusquement la terre rouge. Les femmes allument les braseros, les premiers cris d’enfants retentissent. Une voix appelle Juba, longuement, au loin : « Ju-uuu-baa ! ». L’eau coule maintenant dans la gouttière et ruisselle vers les champs. Alors Juba s’assied, enveloppe sa tête dans la toile blanche de son vêtement, et écoute le chant de la noria, la roue d’eau. Il chante doucement avec elle : « Eya-oooh, eya-oooh ! » Ce chant qui monte en lui l’envahit peu à peu, accompagne la lente ascension du disque solaire. Juba regarde au-delà des champs, au-delà de l’horizon, et Yol apparaît.
Yol, la belle ville blanche ! Son père lui a dit le nom de cette citée habitée seulement par les esprits des morts, et sur laquelle régna autrefois un roi sage qui s’appelait Juba. Dans la lente musique de la roue, le jeune garçon voit couler les eaux du fleuve Azan, et entend monter les roulements de tambour. Le peuple d’Himyar, le royaume de Juba, se presse sous les remparts de la capitale, Yol. Juba avance dans le cortège de soldats et d’esclaves, le long de la blanche voie royale. La ville est dominée par le temple de Diane, immense, et le cri de la foule couvre la rumeur de la mer toute proche : « Eya ! Ju-uuu-baa ! » Le roi gravit la pente qui mène au temple et monte les marches vers les colonnes blanches. Il se tourne, domine sa ville, et son regard, au-delà des remparts, se pose sur son royaume. Il harangue son peuple, lui, Juba, petit-fils d’Hiempsal, souverain sage qui fera de sa capitale un centre de paix et de savoir. Puis une jeune femme monte à son tour les marches du temple de Diane : c’est Cléopâtre Séléné, son épouse. Ils sont seuls maintenant, assis en haut des marches, elle admire le jeune roi au front haut, il contemple le visage de la fille de Cléopâtre et Antoine. Tous deux ont perdu leurs parents vaincus par la puissance de Rome, mais la chance de construire un royaume meilleur leur est offerte, d’où jaillira la lumière de l’esprit plutôt que l’éclair du glaive. Puis viendra Ptolémée, fils de Juba, qui continuera l’œuvre de son père, et il en sera ainsi pour l’éternité. 
« Juba ! Ju-uuu-baa ! » La voix qui s’élève au loin fait grandir les ombres, tandis que les maisons blanches et le temple deviennent ruines. Juba est seul parmi les marbres brisés. La capitale a été engloutie par la mer, la poussière, les années. Juba le bouvier ôte le voile blanc de sa tête, la fraîcheur de la nuit est venue. Il défait doucement les liens qui attachent les bœufs à la noria maintenant immobile. Les braseros des femmes sont à nouveau allumés, l’eau du puits a cessé d’abreuver la terre. Demain peut-être Juba retrouvera Yol, la grande ville blanche. Pour l’heure, il est temps de retourner auprès des vivants. 

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