Mondo et autres histoires

par

Peuple du ciel

Petite Croix est assise au bord de la falaise,
au bout du village, le buste droit, les jambes tendues, là où la montagne cesse
d’un coup, où seul le ciel existe. Le pays est aride, tout de sable et
poussière, et seules les mesas rectangulaires sont signes de vie humaine, avec
la route qui traverse la plaine de part en part, piste où les camions et les
voitures passent en chuintant. La pluie ne tombe pas, la terre ne donne pas. Le
soleil est très fort, et Petite Croix sent sa force sur son visage et sur son
corps. La tête abritée par un pan de couverture, elle demeure là, assise à
angle droit. Ses doigts suivent les rides de la terre, sentent le talc de la
poussière glisser sur sa paume. Elle aime cet endroit, où elle a posé pour la
première fois sa question au vieux Bahti : « Qu’est-ce-que le
bleu ? »

Derrière elle, le village est vide, le vent
qui souffle ne lui parle pas. Le silence est immense et Petite Croix tend
l’oreille, pour entendre la lumière. C’est un bruit très doux, un bruissement
sur le sol, qui l’environne doucement. Alors, Petite Croix tourne ses paumes
vers le soleil et la chaleur la caresse, la douce peau de la lumière se frotte
à la sienne, comme les chevaux du vieux Bahti qui se frottent à ses mains. Les
chevaux de la lumière galopent du fond du ciel pour venir à elle. Puis vient le
tour des nuages, fragiles et légers, qui s’étirent et s’amoncellent dans le
ciel, dont l’ombre rafraîchit Petite Croix comme le souffle d’un éventail. Ils
sont blancs, comme les dents et les os des morts, Petite Croix sait ce qu’est
le blanc. C’est froid. Elle ne veut pas dissoudre les fragiles nuages, ils le
savent et n’ont pas peur d’elle. Alors ils viennent à elle sans crainte,
passent et flottent jusqu’à la mer, où tout est bleu.

Puis arrivent les abeilles, quand le soleil
est très haut. Par dizaines, dans la lumière jaune, elle vrombissent et posent
leurs pattes sucrées sur Petite Croix. Elles disent à la fillette les fleurs de
la vallée, leurs formes et leurs couleurs, et leurs noms aussi. Elles parlent
du sable rouge et gris, des gouttes d’eau sur le duvet de l’euphorbe, et leurs
milliers d’ailes parlent une langue que seule Petite Croix comprend. Elle leur
donne des grains de sucre, puis les abeilles s’envolent, et le silence revient.
Le vent froid souffle, siffle et gémit, les animaux sortent de leurs tanières,
bondissent et se pourchassent et frôlent Petite Croix. Elle sent leur peau
fluide glisser entre ses doigts, et elle n’en craint aucun, pas même les
serpents. Mais les petits reptiles, grimpés sur ses genoux, glissent au loin
quand ils perçoivent le pas du soldat, qui vient chaque jour à la même heure.

Il a parlé de la guerre à Petite Croix, il lui
porte des fleurs sauvages qui sentent comme les moutons. Elle lui parle du
bleu, lui dit que le bleu, c’est la chaleur sur son visage, mais non, répond le
soldat, c’est le soleil. Il lui décrit le paysage au-delà de la falaise, les
maisons, les rochers, ce que les hommes ont bâti, et les montagnes, qui ne
bougent jamais. Aïe ! Quelque chose a piqué la joue de Petite Croix ;
non, dit le soldat, il n’y a pas de trace, elle se sera trompée. Il allume une
cigarette, dont la fumée donne un léger vertige à Petite Croix, et il n’ose lui
dire que demain il ne viendra pas, car il doit partir pour la guerre, très
loin, en Corée, comme les avions Starfortress qui volent haut dans le ciel,
chargés de leur fardeau de mort.

Quand Petite Croix est seule à nouveau, c’est
l’heure où la lumière brûle. Un astre très bleu a remplacé le soleil et fixe
Petite Croix de son œil unique. C’est lui qui a piqué la joue de la fillette,
c’est un guerrier géant qui brûle et qui glace, qui pose son terrible regard
sur le village. C’est Saquasohuh, l’étoile bleue des Hopis qui viendra danser
sur la place du village, et ce sera la fin de ses habitants, le village
s’embrasera comme s’embrasent les villes de l’autre côté du monde, le tonnerre
roulera, les enfants et les chiens hurleront, comme quand Saquasohuh avait
dansé à Hotevilla, avant la grande guerre. Saquasohuh regarde Petite Croix, qui
soudain se lève et crie, elle voit enfin le bleu, l’œil démesuré du géant
devant elle. Les yeux peins de larmes, elle s’effondre, puis s’élance et court
dans les rues du village abandonné. 

Inscrivez-vous pour trouver des essaia sur Peuple du ciel >