Mondo et autres histoires

par

La Montagne du dieu vivant

Ce 21 juin, Jon décide d’escalader le mont
Reydarbarmur, qui domine le village islandais où vit le jeune garçon. Il
abandonne sa bicyclette neuve au pied de la montagne et entame l’ascension. La
lumière est belle et douce, moucherons et abeilles sauvages volent de-ci de-là,
les oiseaux effilés accompagnent Jon. Il atteint un ruisseau limpide à l’eau
transparente comme du verre où il cueille un caillou blanc en forme de cœur.
Mais dans la paix qui l’entoure, Jon ne peut se défaire de l’impression que
quelqu’un l’observe, suit tous ses mouvements. Le silence s’est fait, il n’y a
plus d’oiseaux.

Il est seul sur l’immense bloc de basalte et
pourtant il perçoit une voix qui souffle doucement son nom dans son oreille. La
lumière change encore, semble sortie de la roche même, et Jon ôte ses vêtements,
se roule dans le lichen, couvre son corps nu de gouttes froides d’eau
cristalline. Rhabillé, il marche sur la mousse, qui disparaît elle aussi, et
seule la roche nue demeure. Il monte, monte encore, domine la vallée, atteint
une faille qui est comme une haute porte devant lui. La présence est toujours
là, ce regard insistant qui ne le quitte pas, et cette voix qui chuchote dans
le vent. Jon s’accroche à la paroi de rocher, y érafle ses mains. Cramponné au
flanc de la montagne, il sent celle-ci tanguer comme un navire, vaste balancier
minéral. Le sommet est tout proche, dôme de pierre noire lisse et brillant
contre le ciel. Jon n’a pas peur, il est habité par une force qui gonfle son
pouvoir, lui fait oublier le vent glacial qui le frappe et le déséquilibre. Il
monte, monte, vers le sommet de Reydarbarmur.

Quand son but est atteint, il contemple un
plateau, grand cercle de lave noire sans une herbe, sans un creux. Le vent,
libre, a usé la pierre au fil des siècles. La lumière frappe la surface
minérale, rebondit, rallume les feux anciens qui sommeillent sous la croûte
noire, Jon y voit des veines rouges, courants mystérieux et anciens. Quelques
cuvettes emplies d’eau de pluie, un arbuste maigre, tel est le spectacle qui
s’offre aux yeux de Jon. Le garçon s’assied sur la dure lave tiède, près de
l’arbuste, au bord d’une cuvette, s’appuie en arrière, contemple les nuages qui
le caressent, et dont il boit les gouttes mêlées de lumière. Jon est heureux.
Il avise alors un caillou posé au bord de la cuvette : il a exactement la
même forme que Reydarbarmur ; Jon y retrouve même la faille qu’il a
franchie, il y distinguerait même un étrange insecte à son sommet, s’il s’y
penchait assez. Son cœur bas fort, dom-dom, dom-dom, la pierre palpite de
lumière, et sa lumière s’accroît à chaque battement de son cœur.

« Jon ! »

Qui a parlé ? C’est un enfant au visage
clair et souriant, baigné de lumière. Est-ce un berger ? interroge Jon.
Habite-t-il ici ? Oui, c’est là sa maison, il n’a ni père ni mère. Mais il
n’a pas peur : Jon a-t-il peur quand il est dans sa propre maison ?
Il ne dit pas son nom, se montre très timide, réservé, presque apeuré. Il
explique : les hommes sont arrivés, ont construit des maisons dans la
vallée, des villages, des villes. Les oiseaux ont fui, les poissons avaient
peur… Lui aussi est parti et s’est installé au sommet de Reydarbarmur, où il
était seul jusqu’à ce que Jon gravisse la montagne. Assis l’un près de l’autre,
les deux garçons devisent ; Jon sort une guimbarde de sa poche et joue
pour l’enfant sans nom, qui rit aux éclats. Sur la pierre antédiluvienne éclot
une amitié. Après la musique, c’est au tour de l’enfant d’offrir quelque
chose : il met ses mains en coupe, emplit cette coupe d’eau de pluie qu’il
fait boire à Jon : elle parcourt les veines de Jon comme une lumière.
Cette eau, venue des nuages et que nul n’a souillé, apaise la soif et la faim.
Puis il lui montre le ciel, la nuit est pleine de lumière. L’horizon disparaît,
les étoiles s’allument une à une. Couché sur le dos, Jon entend le grand bruit
né de l’espace immense, chant primordial d’avant les hommes, bruissement des
glaciers, cris des jets de vapeur venus du sol, goutte-à-goutte de la sève des
arbres, et les bruits issus des homems s’ajoutent à cette rhapsodie. Jon a
quitté son corps, il flotte au dessus de Reydarbarmur. L’enfant sans nom, lui,
s’est endormi. Jon fait de même.

Au réveil, le soleil brille, l’enfant a
disparu. Jon appelle, en vain. La solitude mord Jon au plus profond de lui, et
il lui faut regagner le monde en bas. Il parcourt le chemin inverse, vite, il
retrouve sa bicyclette. Il n’a plus qu’à rentrer chez lui, sans réveiller ses
parents. 

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