Nous sommes cruels

par

Des thèmes identiques à ceux de Laclos

Pour parfaire le lien entre les deux œuvres, il est nécessaire qu’ils abordent des thèmes identiques, sur un même ton littéraire. Dans chacun des romans, les personnages présentés sont cyniques, sadiques et cruels. Ils « jouent » à détruire des réputations, des cœurs, voire des vies. Les personnages qu’ils piègent sont dépersonnalisés : ils ne sont plus que des « proies », des « trophées ». Quand ils ôtent leur humanité aux individus qu’ils contrôlent, la cruauté de Camille et Julien apparaît d’autant plus nettement aux yeux du lecteur. Dans Les Liaisons dangereuses, même chose, les personnages se montrent très détachés de leurs victimes, ne montrent à leur égard aucune compassion : « rien ne m’amuse comme un désespoir amoureux. » La manipulation est un des traits majeurs du caractère des protagonistes. Chacun se livre à un autre pour mieux le faire tomber. Ainsi, Camille et Julien n’hésitent pas à solliciter leur verve mais encore leurs corps pour assurer leur emprise sur ceux qu’ils convoitent : « Princesse, je te sens partout. […] Nos baisers dans les couloirs ne me suffisent plus. Je veux me noyer dans tes cheveux. Je veux poser ma main sur ton ventre et le sentir vivre. »

C’est par cet abandon charnel que l’on peut noter un autre lien entre l’œuvre de Laclos et celle de Peretti. En effet, tout comme dans Les Liaisons dangereuses, il n’est ici question que de sexualité et de libertinage. La sexualité est abordée comme quelque chose de banal, qui se pratique sans forcément impliquer de sentiments, mais pour le plaisir pur : « Oui Marquise, nous avons fait l’amour […] Ce fut un joyeux, gentil événement – une juste récompense pour toutes les peines que j’avais endurées. » Tout comme les sentiments amoureux, le sexe est pris sur le ton de la plaisanterie, voire dénigré. On constate également que le changement de partenaire, l’infidélité, ne sont pas perçus comme des fautes mais des moyens de s’amuser. Cette attitude est presque encouragée car elle prouve un désintérêt, un détachement vis-à-vis du partenaire. Pour Camille et Julien, c’est un moyen de prouver, au monde mais aussi à eux-mêmes, qu’ils ne peuvent pas s’attacher, et par conséquent être blessés. C’est par cette attitude que les héros de Laclos et Peretti montrent justement au lecteur leurs craintes, et donc leurs faiblesses.

On perçoit dans l’attitude des deux protagonistes une volonté de se mettre à l’épreuve, de voir jusqu’où ils peuvent pousser le vice. Ils se montrent volontairement sadiques, et vont de plus en plus loin dans leurs actes. Dans l’œuvre de Laclos, aucun des protagonistes ne tire son épingle du jeu : tous s’autodétruisent. Ici, seule Diane, qui représente Mme de Tourvel, meurt. Camille, elle, disparaît. Ses lettres cessent sans que le lecteur en sache la raison. Julien quant à lui vit mal le suicide de celle qu’il aimait. Mais contrairement à son modèle du XVIIIe il ne meurt pas, ou tout du moins pas du point de vue physique. Si mort il y a, elle n’est que psychologique. La fin se trouve donc légèrement changée : personne ne gagne ici au jeu de la manipulation. Par ailleurs, l’objectif final est différent : quand Merteuil et Valmont tentent de se distraire, Camille et Julien fuient l’entrée dans « l’âge adulte ». Camille de Peretti propose donc une fin alternative, plus en adéquation avec son époque et ses convictions, où la fin du jeu correspond à la fin de l’enfance. On peut donc envisager une corrélation entre la mort et la fin de l’enfance dans le roman.

Peretti, se distinguant par là de Laclos, cherche à montrer que la cruauté est le propre de l’adolescence, et que ce sadisme est un passage presque normal : « Pour moi c’est le propre de l’adolescence. […] L’adolescence, c’est l’entre-deux : on est capable d’être très fin dans la manière de faire souffrir les gens et ça ne porte pas encore à conséquence. » Le lecteur ne perçoit donc pas les deux romans de la même façon, ce qui lui permet de découvrir deux œuvres semblables mais non répétitives, riches dans leurs nuances.

Camille de Peretti présente donc un roman au tracé semblable à celui de Laclos, tant par ses personnages que par le ton et l’intrigue, mais qui se distingue par son évidente modernité et la vision personnelle qui est proposée de l’œuvre. En replaçant son récit dans un contexte plus contemporain, l’auteur peut se permettre des tournures de phrases plus adaptées à ses lecteurs – « Il est tard mon cher William et je suis épuisée. Les journées sont sopo et les nuits insipides. » – visant ainsi un plus large public. L’œuvre est par ailleurs transposée dans un contexte connu, puisqu’il s’agit du Paris actuel, et n’est pas uniquement constituée de lettres mais enrichie de courriels et de sms. Cette version permet alors de faire découvrir un nouveau style d’écriture, plus cru et plus noir, à une nouvelle génération, mais également d’offrir un avant-goût ou un prolongement de l’œuvre initiale.

 

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