Paix à Ithaque !

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Sándor Márai

Chronologie : Vie &
Regards sur les œuvres principales

 

1900 : Sándor Márai naît à Kassa (royaume de Hongrie,
actuellement en Slovaquie) dans une famille
bourgeoise
et un milieu multilingue. Il s’intéresse précocement à la
littérature et publie un recueil de poésie dès dix-huit ans. En parallèle de
ses études d’art à l’université de
Budapest, il développe une activité
journalistique
. En 1919, ses parents craignant, pour leur fils qui avait contribué
à un journal communiste, la répression faisant suite au renversement du régime
dictatorial de Béla Kun, il part poursuivre des études de journalisme à l’université
de Leipzig
en Allemagne. Il étudiera également la philosophie à Francfort et à Berlin, tout en continuant d’avoir une
activité journalistique. Après son mariage il s’installe à Paris où il devient correspondant du Frankfurter Zeitung, un journal libéral. Il fréquente alors la
bohême intellectuelle française jusqu’à son retour en Hongrie en 1928, sous le
régime conservateur de l’amiral Miklós Horthy, régent depuis 1920.

1928 : Après
avoir hésité avec l’allemand, Sándor Márai choisit finalement d’écrire en
hongrois, ce qu’il continuera de faire pendant ses quarante-et-une années
d’exil. Il connaît le succès dès ses
premiers romans. Dans Le
Premier Amour
, il fait le portrait d’un professeur de latin
quinquagénaire s’ennuyant ferme dans la province hongroise. Un retour sur les
lieux de sa jeunesse le pousse à démarrer une introspection sous la forme d’un journal intime. Le vernis qui recouvrait ses émotions commence
alors à se craqueler et sur le tard, cet homme qui n’attendait rien de nouveau
de la vie va finalement connaître un amour
violent
.

1934 : L’œuvre
autobiographique Les Confessions d’un bourgeois revient sur l’enfance de
l’auteur, évoque sa famille, ainsi que la vie sclérosée qu’il a connue dans un
immeuble de Kassa. Il se livre à une véritable description sociologique, montre comment ceux qui embrassent la
« norme » deviennent des machines
sans âmes, tandis que ceux qui s’en jouent passent pour des extravagants et se retrouvent en rupture de ban. Il parle ensuite de
ses voyages à travers l’Europe occidentale et du refuge qu’il trouve dans un
monde d’illusions et de lectures, souvent préférable à la réalité. Les romans
de Sándor Márai rencontrent à cette période un bel écho, surtout parmi la
bourgeoisie hongroise. Par son activité journalistique, il chronique également
la vie culturelle de la Hongrie. Il est alors un auteur célèbre. Profondément antifasciste, il assiste tristement au
resserrement de l’alliance entre son pays et l’Allemagne nazie. Incapable de
quitter sa patrie, vivant par sa langue, qui n’est quasiment pas employée
ailleurs, il parlera d’une « émigration
interne 
» qui le fait se concentrer sur son travail.

1939 : L’Héritage
d’Esther
, fable cruelle sur l’amour et la tromperie, met à nouveau face
à face deux personnages : Esther, une femme vieillissante ayant choisi de
vivre seule après une immense déception
amoureuse
, et Lajos, parangon de séducteur,
fanfaron et désinvolte, doublé d’un escroc,
qui après l’avoir trompée vingt ans plus tôt – il a épousé la sœur d’Esther –
réapparaît soudain pour la bafouer à nouveau. L’écriture sobre et précise de Sándor Márai se déploie sur fond d’une
tension dramatique extrême.

1940 : Sándor
Márai s’est inspiré d’un épisode de la vie de Casanova pour écrire La Conversation de Bolzano. Évadé de
sa prison de Venise, le mythique séducteur se rend à Bolzano, ville du Tyrol du
sud, comptant, bien que vieillissant et défraîchi, retrouver et charmer
Francesca, une femme autrefois aimée, épouse du comte de Parme qui avait blessé
Casanova en duel. Mais la manœuvre de séduction prendra un tour inattendu.
L’œuvre, construite comme un opéra, enchaîne de longs monologues des trois protagonistes propres à jeter la lumière la plus crue sur le sentiment
amoureux
.

1942 : Le
roman Les Braises est l’œuvre la
plus lue
de Sándor Márai. Il s’agit à nouveau d’une confrontation après une
longue séparation. Henri, général de l’armée impériale à la retraite, reçoit en
effet Conrad, son condisciple de l’école militaire, après plus de quarante ans de
séparation. Celui-ci avait disparu après avoir pointé son ami avec son fusil
lors d’une partie de chasse. Au gré de l’œuvre des différences majeures se
révèlent entre les deux amis : alors qu’Henri, issu d’une riche famille
aristocratique, croit aux valeurs
militaires
, Conrad, issu d’un milieu modeste mais cultivé, a toujours fait
montre d’un tempérament d’artiste qui s’accordait peu avec l’esprit
traditionnel de son ami. À nouveau Sándor Márai tisse une tension dramatique
forte au fil des diverses révélations qui surviennent. Les raisons du  comportement de Conrad ne seront en effet
dévoilées qu’à la fin du roman. L’auteur offre ici une vision quelque peu pessimiste
des rapports humains. Durant la
guerre, l’origine juive de son épouse pousse le couple à fuir Budapest et à se
cacher.

1946 : Le
roman La Sœur raconte la confrontation d’un célèbre pianiste hongrois avec lui-même, par le
truchement de la douleur. En effet,
suite à un concert, le musicien est frappé d’un mal mystérieux : ses doigts refusent désormais de lui obéir,
et ses maux oscillent entre paralysie et fortes fièvres. Un ballet inquiétant
de quatre religieuses-infirmières, qui viennent lui administrer de la morphine,
se met en place, et dans un état parfois proche de l’hallucination, Z.
s’interroge sur les origines de ses souffrances, revenant sur la relation
passionnelle mais contrariée qu’il entretient avec l’épouse frigide d’un
ambassadeur.

En 1948, Sándor Márai quitte
définitivement la Hongrie
en raison de la situation sociale et politique du
pays. Il est épinglé comme un auteur
bourgeois
, un « ennemi de
classe 
», et l’un de ses ouvrages, dans un climat d’amenuisement des
libertés, est même mis au pilon. Il erre dans divers pays – Suisse, Italie, Canada
– avant de s’installer à San Diego (États-Unis) où il vivra jusqu’à sa mort. Ses
œuvres seront interdites dans son pays d’origine durant toute la période de la
domination communiste et, diffusées par des maisons d’édition hongroises
elles-mêmes en exil, ne circuleront que
sous le manteau
.

1952 : Dans Paix
à Ithaque !
, Sándor Márai interroge la figure du héros Ulysse à
travers les voix divergentes de son épouse Pénélope, puis de leur fils
Télémaque, et enfin de son autre fils, Télégonos, qu’il a eu avec Circé, chacun
s’exprimant à tour de rôle. Il s’agit d’une sorte d’enquête sur cet homme qui
avait refusé d’accéder à l’immortalité, et à travers ce portrait à plusieurs
facettes, apparaît également une réflexion
sur les rapports entre hommes et dieux,
et donc sur les passions humaines,
la vie et la mort, dans une atmosphère
désenchantée
, où rêve, magie et mythes apparaissent estompés, au gré d’anachronismes et de références à notre
temps.

1972 : Les Mémoires
de Hongrie
débutent à l’arrivée des troupes soviétiques sur le
territoire hongrois, le pays troquant alors un totalitarisme – celui du gouvernement fasciste éphémère de Ferenc
Szálazi, mis en place par les nazis – pour un autre – le nouveau gouvernement
étant totalement inféodé à l’URSS –, et s’achèvent quand l’auteur se décide
finalement à quitter son pays, en 1948, un an avant la proclamation de la
République populaire de Hongrie. L’auteur parle du triomphe de la barbarie, de la soumission du peuple, de sa place à
lui alors qu’il assiste aux événements, de son angoisse. L’œuvre compte
également de belles pages sur la langue
hongroise
, que l’auteur considère comme sa patrie, ce qui l’a beaucoup fait
hésiter à quitter la Hongrie, ainsi que sur la littérature du pays.

1980 : Dans Métamorphoses
d’un mariage
Sándor Márai alterne plusieurs points de vue sur des
évènements intimes : celui de Peter, un grand bourgeois industriel, de sa
première femme Ilonka, et de Judit, la bonne pour laquelle il l’a quittée, épousée
en seconde noce. À travers cette histoire de mœurs l’auteur évoque le déclin de la bourgeoisie hongroise de l’entre-deux guerres, mais il décrit
encore, au gré de fines analyses psychologiques, des antagonismes de classe et leurs manifestations. Le récit est
structuré en trois grandes parties correspondant aux trois récits-confessions des protagonistes, puis se termine sur un
épilogue, confession du dernier amant de Judit, émigré aux États-Unis, et capable
d’un regard distancé sur les évènements.

1989 : Sándor Márai se suicide à quatre-vingt-huit ans à
San Diego, après la mort de son épouse et de son fils, et quelques mois avant
la chute de la République populaire de Hongrie. Dans son journal intime, paru en plusieurs tomes, l’écrivain apparaît comme
un fin observateur de lui-même, mais
aussi du XXe siècle.
Pendant son exil, Sándor Márai est largement
oublié 
; il connaît une forme de résurrection
au début des années 1990, notamment
en France, grâce aux éditions Albin
Michel
et au succès que rencontrent Les
Braises
.

 

Éléments sur l’art de Sándor Márai

 

Sándor Márai apparaît comme un maître de l’introspection, de l’analyse psychologique, fouillant les
âmes et les conflits intérieurs de ses personnages. Mais au-delà de cette
dimension individuelle et psychologique, toute son œuvre peut être vue comme un
tableau de la déchirure de la vieille Europe, du déclin de la bourgeoisie
et du crépuscule de la monarchie et de l’empire austro-hongrois, qui a également inspiré d’autres écrivains
de la Mitteleuropa, tels les Autrichiens Stefan Zweig, Arthur Schnitzler et
Joseph Roth (La Marche de Radetzky, 1932), desquels il est souvent rapproché.

 

 

« Exiger la fidélité, n’est-ce pas agir en égoïste et en
présomptueux ? Voulons-nous réellement le bonheur de l’être aimé quand
nous lui réclamons sa fidélité ? »

 

Sándor Márai, Les
Braises
, 1942

 

« Comment espérer,
comment croire que de grandes nations puissent se comprendre, et vivre en paix
sur terre les unes à côté des autres alors que certains individus se sacrifient
d’une façon aussi désespérée et irrationnelle à des passions et des émotions
insensées ? »

 

Sándor Márai, La Sœur, 1946

 

« Peut-être cela
faisait-il partie du charme de Paris que le voyageur sensible n’éprouve pas
l’impression d’être un nouveau venu mais qu’il se mette d’emblée à vivre dans
la ville comme s’il y était né et en était resté éloigné pendant longtemps. »

 

Sándor Márai, Les Étrangers, 1930

 

« Parfois se taire n’est
pas la réponse la moins dangereuse. Rien n’irrite autant l’autorité qu’un
silence qui la nie. »

 

Sándor Márai, Ce que j’ai voulu taire, écr. 1949-1950,
éd. 2013 (posth.)

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