Turcaret

par

Accès complet et GRATUIT à cette fiche de lecture pour nos membres.

Alain-René Lesage

Chronologie : Vie &
Regards sur les œuvres principales

 

1668 : Alain-René Lesage naît à
Sarzeau (province de Bretagne) dans une famille de petits officiers royaux ;
son père est notaire royal. Il étudie chez les Jésuites à Vannes puis
prend des cours de philosophie et de
droit à Paris. Il travaille d’abord
comme avocat, puis comme secrétaire
de l’abbé de Lyonne, lequel l’initie à la littérature
espagnole
(il n’en conservera que les cadres dépaysants et la forme
picaresque) et lui assurera jusqu’en 1721 une pension. Il entreprend le monde
des lettres par la traduction (des Lettres galantes du Grec Aristénète en
1695, de pièces de Francisco de Rojas et de Lope de Vega dans son Théâtre espagnol de 1700), sans
rencontrer le succès. En 1704 ses Nouvelles
Aventures de l’admirable Don
Quichotte de la Manche, qui
reprennent la suite publiée en 1614 du premier tome du roman de Cervantès,
rencontrent davantage d’écho.

1707 : C’est avec la comédie en
un acte Crispin, rival de son maître, écrite pour le Théâtre-Français, pièce
qui se rapproche de celles de la commedia dell’arte et de l’art de Molière, que
Lesage connaît finalement un franc
succès
, après les déboires de celles écrites dans un goût plus
fantaisiste : Le Point d’honneur de
Rojas en 1702 et Don César Ursin de
Calderón en 1707. Dans Crispin le
comique naît de la fourberie des
deux valets, Crispin et Labranche,
qui se liguent pour tromper le maître du premier, Valère. Ils comptent en effet
détourner la dot d’Angélique, aimée de celui-ci mais promise à un autre. Le travestissement est un des procédés
utilisés, Crispin se faisant passer, dans de riches habits, pour Damis, l’autre
prétendant en question, qui serait le véritable rival de Valère s’il n’était
déjà marié en secret. Le père de la jeune femme, Oronte, qui avait arrangé le
mariage avec Orgon, le père de Damis, offre de son côté une figure de bourgeois vaniteux.

Avec son roman Le Diable boiteux paru la
même année, Lesage reprenait le roman picaresque espagnol El Diablo Cojuelo (1641) de Luis Vélez de Guevara (1579-1644), dont
il enrichit très largement le nombre d’épisodes. Un étudiant qui délivre, chez
un astrologue, l’esprit du « Diable boiteux » que contenait une
ampoule, se voit récompensé par le spectacle de scènes intimes auxquelles lui donne accès le Diable qui soulève
pour lui les toits de Madrid. Lesage prend prétexte de cette trame pour réunir,
sans les lier, de petits récits
revêtant l’aspect d’enquêtes morales,
l’étudiant se faisant le témoin des petites lâchetés de chacun, mais aussi de pures escroqueries ou de vols.
L’auteur mêle ainsi la tradition du roman picaresque espagnol à celle du portrait moral dans la veine de La
Bruyère et de La Rochefoucauld, même s’il s’attarde beaucoup sur le physique,
également, de ses personnages. Chaque récit illustre le goût du pittoresque de Lesage, sa prédilection
pour la couleur et le mouvement. Il s’agit d’un des plus grands succès de librairie du siècle ;
Lesage en donnera une version revue et augmentée en 1726. Il connaîtra aussi le
succès avec Les Mille et Un Jours, qui paraissent sous pseudonyme entre
1710 et 1712, œuvre écrite dans une veine plus exotique.

1709 : Avec Turcaret ou le Financier,
Lesage livrait une comédie en cinq actes
et en prose qui se distinguait de celles de Molière par le fait qu’il
s’agissait plus d’une comédie satirique,
de mœurs, que d’une comédie de
caractères. Il épingle en effet des pratiques louches à travers l’histoire de
Turcaret, cet ancien laquais sans éducation ni scrupules devenu un opulent traitant (receveur des finances), et dénonce à travers lui les
manœuvres des financiers et agioteurs qui pullulaient à la fin du règne de
Louis XIV. L’histoire pourrait se résumer au tour du « dupeur dupé »,
Turcaret se trouvant pris dans un cercle
d’escroquerie
selon ce schéma : ayant fait fortune par des manœuvres
malhonnêtes, il maintient sa femme en province en lui allouant une maigre
pension et gâte une baronne qui
profite de lui, mais celle-ci à son tour est l’esclave d’un chevalier qui l’exploite, qui se voit lui-même
dépouillé par son valet Frontin, aidé de Lisette, suivante de la
baronne. Frontin, après la chute de Turcaret, se retrouve ainsi à la place du
fortuné escroc, et l’on peut supposer qu’à son tour il sera suffisamment mal
entouré pour que son règne soit mal assis. Les dialogues se distinguent par leur verve, leur naturel,
leur esprit et leur gaieté. Les financiers d’alors
tentèrent de s’opposer à la représentation de la pièce, qui fut cependant jouée
en février 1709 grâce à l’intervention du Grand Dauphin, fils de Louis XIV, qui
ordonna aux comédiens du
Théâtre-Français
d’apprendre le texte. Lesage se brouille ensuite pour un temps avec ceux-ci, et La Tontine, une pièce écrite en 1708,
n’y sera représentée qu’en 1732. À partir de 1712, c’est sa collaboration avec les entrepreneurs forains et divers auteurs qui lui assure un revenu
régulier. Ses œuvres mêlent alors musique, chant, pantomime et danse, attirant
courtisanes et grands seigneurs venus s’encanailler. Sa production romanesque,
intense entre 1707 et 1715, se ralentit alors jusqu’en 1730.

1715 : L’Histoire de Gil Blas de Santillane a occupé Lesage vingt années
durant ; il en donne deux livraisons en 1715, une troisième en 1724
et une quatrième en 1735 – abondance
et atermoiements qui signalent le succès de l’œuvre mais aussi la nécessité de
l’auteur de gagner sa vie. Le roman raconte l’ascension sociale de Gil Blas dans l’Espagne du Siècle d’or, de la
plus basse extraction jusqu’aux plus hautes sphères de la monarchie, qui se
double d’une éducation philosophique
et morale. L’œuvre est écrite dans
la pure tradition du roman picaresque
et multiplie ainsi les récits
intercalaires
, le « je » habituel de Gil Blas, qui se raconte à
la première personne, se diffractant en une multitude de personnages que le
jeune homme rencontre, et qui ressemblent bien souvent à des types qui n’évitent guère les clichés : le picaro, l’hidalgo, le
médecin, l’ecclésiastique, le mondain, le courtisan, l’écrivain ou le comédien.
À travers eux Gil Blas apprend à naviguer dans le monde en imitant des
attitudes. On retrouve dans le roman le motif
du voyage
, typique du genre, ainsi que de nombreuses aventures rocambolesques, des revers
de fortune
impliquant les topoï du déguisement,
de la duperie, du vol et de la prison.

1721 : Commence à paraître Le Théâtre de la Foire, recueil de
pièces théâtrales dont la publication s’achèvera en 1737. Il compte au total soixante-quatre farces et comédies
parmi la centaine écrite par l’auteur depuis 1712. Ces œuvres d’inspirations
variées, aux accents populaires, illustrent l’opposition de
Lesage à la futilité et à l’hypocrisie de la comédie de Cour et annoncent l’opéra-comique et le vaudeville. Il s’agit en effet en
majeure partie de pièces farcesques offrant une satire des mœurs contemporaines. Elles épinglent à nouveau les
financiers véreux mais aussi les nobles
vaniteux
, exposent des différences de fortune illégitimes. L’intention est
en effet moralisante, l’auteur
prétend exhorter le peuple à la vertu, même si le ton de la galanterie domine
parfois. Lesage, souvent aidé de collaborateurs (Fuzelier, Lafont, D’Orneval),
remettait ainsi à l’honneur le théâtre
des masques 
; Arlequin
notamment fait son apparition dans de nombreuses pièces.

1736 : Le Bachelier de Salamanque ou
les Mémoires de Don Chérubin de la Ronda, tirés d’un manuscrit espagnol
est
le dernier roman de Lesage. À nouveau le décor est celui d’une Espagne
ressemblant étrangement à la France, et le cadre narratif – un jeune bachelier,
devenu précepteur, passe de famille en famille – est prétexte à une plongée dans l’intimité des foyers, Don Chérubin subissant tour à tour l’injustice
et les calomnies de ses employeurs ou de son élève. Les travers des classes
dirigeantes
se voient ainsi épinglés, qu’il s’agisse de la petite ou de la
grande noblesse, de la bourgeoisie ou du clergé. Le jeune homme vit des
aventures galantes, puis son ascension
sociale
lui permet d’être envoyé par le gouvernement en mission à
l’étranger, suite à quoi il retrouve sa jeune sœur qui, reprenant le récit,
fournit le tableau des aventures d’une jeune femme mise au couvent, séduite,
devenue dame de compagnie, puis abusée à nouveau – autant d’aventures rocambolesques propres à
plonger le lecteur dans le monde
marginal
des entremetteuses et
des aventuriers, dans la tradition
du roman picaresque. Le récit obéit ainsi au goût pour l’équivoque et la bigarrure propre
à Lesage.

1747 : Alain-René Lesage meurt à
Boulogne à soixante-dix-neuf ans. On parle de lui comme le premier écrivain à avoir vécu de sa plume ; sa carrière
littéraire durant, il ne chercha en effet jamais les titres ni les honneurs.
Son écriture dépourvue d’affectation demeure un exemple de simplicité, de naturel
et de spiritualité à la française.
Il apparaît à plusieurs égards comme un moderne,
un précurseur en avance de quelques
décennies en littérature. L’esprit qui plane sur plusieurs de ses œuvres fait
en effet penser à celui dont Beaumarchais affublera Figaro.

 

 

« FRONTIN, seul : J’admire le train de la vie humaine.
Nous plumons une coquette, la coquette mange un homme d’affaires, l’homme
d’affaires en pille d’autres : cela fait un ricochet de fourberies le plus
plaisant du monde. »

 

« FRONTIN : Madame, vous
allez bientôt avoir la fille dont je vous ai parlé.

LA BARONNE : Monsieur, voilà
le garçon que je veux vous donner.

M. TURCADET : Il paraît un
peu innocent.

LA BARONNE : Que vous vous
connaissez bien en physionomie !

M. TURCADET : J’ai le coup
d’œil infaillible. Approche, mon ami ; dis-moi un peu, as-tu déjà quelques
principes ?

FRONTIN : Qu’appelez-vous des
principes ?

M. TURCADET : Des principes
de commis ; c’est-à-dire, si tu sais comment on peut empêcher les fraudes,
ou les favoriser ?

FRONTIN : Pas encore,
Monsieur ; mais je sens que j’apprendrai cela fort facilement.

M. TURCADET : Tu sais au
moins l’arithmétique ? Tu sais faire comptes à parties simples ?

FRONTIN : Oh oui, Monsieur,
je sais même faire des parties doubles. J’écris aussi de deux écritures, tantôt
de l’une, tantôt de l’autre.

M. TURCADET : De la ronde,
n’est-ce pas ?

FRONTIN : De la ronde, de
l’oblique.

M. TURCADET : Comment, de
l’oblique ?

FRONTIN : Hé oui, d’une
écriture que vous connaissez, là, d’une certaine écriture qui n’est pas
légitime. »

 

Alain-René
Lesage, Turcaret, 1709

 

« Quand il vous arrivera quelque grand malheur, dit un pape,
examinez-vous bien, et vous verrez qu’il y aura toujours un peu de votre faute.
N’en déplaise à ce saint père, je ne vois pas comment, dans cette occasion, je
contribuai à mon infortune. »

 

Alain-René
Lesage, Gil Blas, 1715-1735

Inscrivez-vous pour trouver des essais sur Alain-René Lesage >