Une bouteille dans la mer de Gaza

par

Une relation ambiguë

Dès le départ, le lecteur est pleinement conscient du fait que si réponse à la lettre de Tal il y a, la correspondance qui s’ensuivra ne pourra être que particulière et très intense. Et en effet, elle met en contact deux êtres que tout oppose – leur religion, le conflit qui les sépare, la couleur de leur peau –, et qui pourtant sont si semblables dans leur désir de mener une vie simple, dénuée de sang, de larmes et d’explosions.

Cette impression d’une relation spéciale est confirmée dès les premières lignes de la réponse de Gazaman qui ne pouvait pas être moins semblable à la personne à laquelle s’attendait Tal. En effet, la jeune fille écrivait à une amie inconnue, au féminin, ce que vient faire voler en éclats l’introduction de la première lettre de Naïm : « Je te préviens d’emblée, je n’ai pas de longs cheveux bruns, des yeux noisettes […]. J’ai plutôt une moustache noire et des poils plein les jambes. »Par cette entrée en matière fracassante, le lecteur est d’ores et déjà prévenu que l’échange qui s’ensuivra sera riche en rebondissements.

Cependant, le suspense est maintenu quelques missives durant. En effet, Naïm ne répond pas à la seconde lettre de Tal tout de suite, sa réponse tarde à arriver et Tal commence à perdre patience et à désespérer – « Elle m’a envoyé cinq mails et je n’ai pas répondu », avoue-t-il. Par la suite, leur échange deviendra beaucoup plus régulier, tout en gardant cependant une certaine liberté presque anarchique : en effet, Tal compare même leur relation au jeu «Qui est le chat, qui est la souris ? », alors qu’ils correspondent depuis deux mois. Le but de leur correspondance devient également flou, d’un côté comme de l’autre ; les deux jeunes se demandent où ceci va les mener.

Une certaine confiance semble cependant s’établir lorsqu’on apprend que Naïm doit, pour répondre à Tal et contourner la censure imposée par son gouvernement, écrire dans des cybercafés et ne peut ainsi garder aucune trace des mails qu’elle lui envoie.

Cependant, la relation est toujours tendue malgré la naissance de ce semblant d’amitié, de cette confiance virtuelle. En effet, Naïm se montre parfois violent, agressif, et cherche à blesser Tal de ses mots, du moins en apparence. Grâce aux passages narratifs, on comprend toutefois que son caractère ne reflète que l’impuissance, le désespoir et la peur d’une génération de jeunes effrayés que leur avenir ne soit pas meilleur que ce qu’ils connaissent actuellement.

Dans tous les cas, malgré les mots blessants que peut avoir le jeune homme, malgré le besoin impérieux de reconnaissance que recherche Tal, les deux correspondants continuent de s’écrire, courant après une nécessité de ne pas rompre ce lien si particulier. À sa manière, chacun entretient l’espoir d’une réconciliation, chacun veut exprimer à l’autre le malaise de toute l’intégralité de son peuple.

Les efforts que fait Tal pour entretenir cette amitié avec un Naïm moins insensible qu’apeuré par ses sentiments finissent par se concrétiser. Chacun est conscient de l’impossibilité mutuelle de leur rencontre, cependant, ils se promettent de se retrouver d’ici trois ans – prise de rendez-vous qui sonne comme le glas d’une correspondance virtuelle mais également comme l’espoir d’un futur meilleur que tous deux semblent parvenir à envisager.

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