Une lampe, le soir

par

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Erskine Caldwell

Chronologie : Vie &
Regards sur les œuvres

 

1903 : Erskine Caldwell naît
à Moreland dans l’État de Géorgie aux États-Unis. Sa mère est institutrice, son
père est un pasteur presbytérien itinérant, à la suite duquel il parcourt le
Sud-Est des États-Unis qui a marqué sa vie et son œuvre, laquelle aura surtout
pour scène la campagne de Géorgie. Sa conscience
sociale
se développe tôt avec son expérience
de la misère
, et il s’emploiera en tant qu’écrivain à dénoncer les injustices dont il a été témoin, en se
contentant de les exposer. Une fois adulte, il enchaîne des métiers très divers : ouvrier
agricole, marchand de biens, footballeur professionnel, scieur de long ou
cuisinier. Il étudie à l’Erskine College (Caroline du Sud) mais le quitte sans
diplôme.

1929 : Le premier roman de Caldwell, Le Bâtard (Bastard), annonce dès le début de sa carrière littéraire le caractère amoral de toute son œuvre.
Amoral, le mot est important : c’est-à-dire qu’il n’existe ni bien ni mal
dans ses récits, l’écrivain se fait naturaliste,
enregistre les faits et les restitue
tels quels
, sans regard, sans jugement, sans même d’intensité dramatique,
sans détours psychologiques. Dans ce premier roman l’auteur met bout à bout des
scénettes comme autant de fenêtres
sur le parcours de Gene, né de père
inconnu, abandonné par sa mère prostituée, élevé par une Noire et qui, après
avoir pas mal bourlingué, revient sur les lieux de son enfance à Lewisville,
bourgade misérable du Sud où l’on vit de la culture du coton. Là, il fait comme
tout le monde, se fait embaucher à l’usine du coin et séduit quelques filles
jusqu’à ce qu’il rencontre Myra, qu’il pense être la femme de sa vie et qui est
peut-être sa demi-sœur. Ensemble ils partent pour Philadelphie et conçoivent un
bébé monstrueux, couvert de poils, que Gene finira par noyer dans une rivière.
Les scènes violentes s’enchaînent :
Gene viole une gamine ou assiste à l’assassinat par son ami John, patron de
scierie, d’un ouvrier noir qu’il coupe en deux sans véritable raison. L’ouvrage,
qui paraît la même année que Le Bruit et
la Fureur
, scandalise les ligues de vertu, se voit interdit et des exemplaires sont saisis.
L’un des cadres de son deuxième roman, Un
pauvre type
(1930), sera la demeure d’une faiseuse d’anges dont les
clientes meurent fréquemment.

1932 : Le roman La Route au tabac (Tobacco
Road
), celui ayant rencontré le plus de succès dans le monde anglophone, ne repose pas sur une intrigue à
nouveau mais se compose d’une suite
d’épisodes
autour de la lugubre existence de Jeeter Lester, métayer ruiné, fainéant, voleur, lubrique, père de plus
d’une dizaine d’enfants qui l’ont laissé à sa misère pour partir travailler en
ville, et qui se font les reflets de sa propre nonchalance vis-à-vis de la
décrépitude de sa vieille mère, un fantôme dans son paysage. Laissée à
l’abandon également, véritable bête sauvage, reste auprès de lui sa fille Ellay
May, nymphomane défigurée par un bec-de-lièvre, de même que sa sœur Pearl,
mariée à douze ans. Et la galerie de
monstres
se poursuit, affublés de tares mentales ou morales, sur fond de modernisation et d’expropriation dans le monde
rural
d’un pays en pleine crise, saccagé
par le cynisme de profiteurs.

1933 : Dans Le Petit Arpent du bon Dieu (God’s Little Acre), Caldwell continue de peindre le tableau d’une Amérique rurale misérable à travers la
famille de Ty Ty Walden, un fermier veuf vivant en Géorgie avec trois de ses
cinq grands enfants, ainsi que sa belle-fille Griselda, d’une beauté affolante.
Fermier, pas tout à fait, puisque l’homme s’échine depuis quinze ans à
retourner ses terres dans l’espoir d’y découvrir un filon d’or. Le titre du
roman s’explique par ce « petit arpent » qu’il réserve toutefois à la
culture pour en donner les fruits à l’église locale. Si tout commence comme une
farce bouffonne, l’histoire vire au tragique et verse finalement dans une noire violence, accordée à une grande
misère sociale. Caldwell met en scène des personnages à la simplicité animale, qui connaissent de violentes pulsions, qu’il
s’agisse de désir sexuel, de haine ou de jalousie. On est ici loin des
sublimations de l’humanité par Steinbeck, et les promesses du rêve américain,
de la ruée vers l’or, se transforment dans la réalité en une triste farce macabre dans ce coin rural
de Géorgie. Ty Ty Walden, à la religion toute personnelle – pour lui Dieu est
dans le corps – se livre à un éloge de
l’érotisme
qui conduisit l’ouvrage à faire encore plus scandale que les
précédents, si bien que Caldwell fut
poursuivi par la New York Society
for the Suppression of Vice. Il est même arrêté pendant une séance de
signatures.

1937 : Caldwell publie un premier livre de
photos documentaire
sur le Sud rural,
You
Have Seen Their Faces
, réalisé en collaboration
avec sa deuxième femme photographe. Pendant
la Deuxième Guerre mondiale, il a des activités de reporter ; il voyagera en Tchécoslovaquie et en U.R.S.S. et
publiera d’autres collaborations avec sa femme : North of the Danube (1939) et Say!
Is This the USA
(1941).

1943 : Nouvelle fenêtre sur une famille pauvre de la Géorgie rurale, Un
p’tit gars de Géorgie
(Georgia
Boy
) égrène quatorze épisodes vus par les yeux du fils de la famille,
William, dont le père, Morris, est un fainéant invétéré, et dont la mère
s’échine à faire des lessives pour nourrir tant bien que mal la famille. Un
garçon à tout faire, noir, perpétuellement ahuri, vient compléter ce tableau de
l’existence de William, qui semble pour sa part ne pas beaucoup fréquenter
l’école. À la fin de Seconde Guerre mondiale, Caldwell s’installe à San
Francisco. Durant les vingt années suivantes, il parcourra le monde six mois
par an, voyages durant lesquels il noircit quantité de carnets de notes.

1961 : Jenny toute nue (Jenny by
Nature
) livre le portrait d’une femme courageuse, résistant aux préjugés de la communauté bien-pensante où elle vit en Géorgie. En effet, gagnant
sa vie en louant des chambres meublées, elle se trouve confrontée aux racontars
et à la malveillance alors qu’elle héberge une séduisante femme aux mœurs
légères, et une autre qu’on soupçonne d’être une mulâtresse. Le pasteur de
l’église voisine apparaît comme un porte-voix de l’intolérance parmi d’autres et cause du tort à Jenny qui en dépit de
tout et de tous, résiste.

1962 : Le roman Près de la maison (Close
to Home
) est centré autour du mariage formé par une riche veuve et son
cadet de quinze ans, un homme réputé pour sa chance aimant chasser l’opossum,
bricoler des appareils électriques dans son petit atelier, mais par-dessus
tout, bien manger. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle il a épousé
Maebelle, qui cuisine fort bien, et dont il se désintéresse sitôt l’affaire
conclue. Quand elle le surprend avec leur jeune bonne au sang mêlé, le racisme consubstantiel à l’histoire du
Sud des États-Unis refait surface, d’autant que la loi qui s’applique à la
région, en dépit des habitudes, prohibe les relations interraciales. Dès lors, la tragicomédie va sombrer dans une profonde violence.

1967 : Dans Miss Mamma Aimée, Caldwell livre une allégorie de
l’effondrement du Sud des États-Unis à travers l’évocation d’une famille
dominée par une veuve, riche propriétaire mais qui voit sa petite fortune et
ses terres s’effriter chaque année parce qu’elle est entourée de
pique-assiettes n’ayant aucune intention de travailler : entre autres son
fils handicapé mental, qui n’a pas été interné parce qu’il n’a fait du mal qu’à
une petite noire, sa fille qui se prostitue, ou ce pasteur à mi-temps illettré
et qu’elle veut épouser, ce qui inquiète bien entendu le reste de la bande de
parasites.

1987 : Erskine Caldwell meurt à
quatre-vingt-trois ans à Paradise Valley en Arizona. Il se distingue des autres
écrivains américains du Sud comme Faulkner
et Steinbeck par le regard impassible qu’il porte sur les
horreurs qu’il décrit à gros traits,
sans finasser, et qui contribue à les transformer en spectacles certes absurdes,
mais aussi burlesques. Caldwell a
également écrit des recueils de
nouvelles
comme Nous les vivants (1933)
et Carnets de femmes (1958) où
l’influence de Maupassant est
palpable. Il a créé un nouveau
personnage
en littérature, celui du Blanc
pauvre des États du Sud
. Dans ses farces
tragiques et macabres
, les hommes
qu’il raconte sans les plaindre apparaissent primitifs, ballotés entre leur innocence
et leurs pulsions violentes. Des
universitaires ont étudié l’œuvre de Caldwell sous l’angle de l’eugénisme qu’elle promouvrait.

 

 

« Ça n’a jamais été pour mon plaisir que j’ai pu voir des
hommes, des femmes et des enfants naître, vivre et mourir dans la misère,
l’ignorance et la dégradation. J’ai récolté le coton avec eux ; j’ai partagé
leur pain ; j’ai creusé avec eux la tombe de leurs morts. Personne ne peut se
considérer comme l’un d’eux à plus juste titre que moi. Mais je n’ai pas aimé
du tout voir l’un de ces hommes attaché, fouetté par son propriétaire jusqu’à
en perdre connaissance. Je n’ai pas aimé voir un politicard minable qui se
faisait passer pour un homme d’affaires dépouiller l’un de ces hommes de son
année de travail. Il ne m’a pas plu de voir un contremaître abattre de sang-froid
un père de famille qui avait eu le tort de protester contre le viol de sa
fille, commis sous ses propres yeux. C’est parce que je n’ai pas aimé toutes
ces choses que j’ai voulu montrer que le Sud, non content d’avoir engendré une
race d’esclaves, a soudain, ce qui est pire, fait volte-face pour lui lancer
une ruade en plein visage. »

 

Erskine Caldwell en 1936 dans
The New York Times,

pour répondre aux accusations
d’un député de Géorgie

 

« Ellie May s’approchait lentement de Lov. […] Son
bec-de-lièvre s’ouvrait sur ses dents, et elle semblait ne pas avoir de lèvre
supérieure. D’habitude, les hommes ne s’occupaient pas de Ellie May ; mais
elle venait d’avoir dix-huit ans, et elle commençait à s’apercevoir qu’en dépit
de son physique il ne devait pas lui être impossible de conquérir un homme.

– Ellie May s’comporte
tout comme votre vieux chien quand ça le démangeait, dit Dude à Jeeter.
Regardez-la donc qui se frotte le cul sur le sable. Votre vieux chien, il
faisait le même bruit aussi. Comme un petit goret qui couine, pas vrai ?

– Sacré nom de Dieu de
bon Dieu, Lov, j’voudrais quelques bons navets, dit Jeeter. Tout l’hiver j’ai
mangé que de la farine et un peu de lard et j’ai bien envie de navets. Tous
ceux que j’ai fait pousser sont pleins de ces sales vers à tripes vertes. Du
reste, où c’est-il que tu les as trouvés ces navets, Lov ? On pourrait
peut-être faire un petit arrangement, tous les deux. J’ai toujours été honnête
en affaires avec toi. Tu devrais me les donner, vu que j’en ai pas. J’irai chez
toi dès demain matin, et je dirai à Pearl de cesser ses singeries. Elle devrait
avoir honte de te traiter comme elle fait. J’lui dirai de te laisser prendre ce
qui te revient. J’ai jamais entendu parler d’une femme qui préfère coucher sur
un matelas par terre plutôt que d’coucher dans le lit que son mari a préparé
pour elle. C’est pas des façons de traiter un homme une fois qu’il s’est donné
la peine de vous épouser. Il est temps qu’elle le sache. J’irai dès demain
matin lui dire de coucher avec toi. »

 

Erskine
Caldwell, La Route au tabac, 1932

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