Une partie de campagne

par

Le pouvoir de la nature sur l’humain

Une partie de campagne,nous l’avons vu, relate l’escapade dominicale d’une famille parisienne, toutesgénérations confondues, de la grand-mère à la petite-fille, au beau milieu dela campagne mouillée par la Seine. Pour cette famille qui ne connaît que lequotidien de leur quincaillerie et pour qui l’espace de leur pouvoir et de leurimagination ne se limite qu’au comptoir de leur boutique, c’est une véritableplongée dans l’aventure, un ressourcement total que de passer une journée enmilieu rural, même s’il faut bien préciser que leur immersion se borne à undéjeuner dans le jardin d’une auberge.

Les Dufour, bien que désireux des’imprégner, une journée durant, de l’air pur de la campagne, ne peuventtoutefois s’empêcher d’emporter avec eux leurs petites habitudes de bourgeoiscitadins : leur déjeuner s’arrose de Bordeaux, leurs tenues sont on nepeut moins adaptées à la campagne malgré la chaleur environnante (le corset de MmeDufour le prouve bien) et ils semblent davantage « jouer » à aller àla campagne, tels des enfants qui simuleraient une situation autre : ilsdécident par exemple de déjeuner sur l’herbe afin que cela « fasse pluschampêtre ». Les bateleurs, qui ont parfaitement compris l’état d’espritdes Dufour, s’appliquent à expliquer « àcesbourgeois privés d’herbe et affamés de promenades aux champs cet amour bête dela nature qui les hante toute l’année derrière le comptoir de leurboutique. »

Ainsi, Maupassant nous présente ici lavision qu’ont les Parisiens de la nature comme un fantasme après lequel ilscourent, une bulle d’air illusoire et fraîche qu’ils ne connaissent que par lescontes qu’on leur a narrés à ce propos. Cependant, cette nature trompeuse aura tôtfait d’exacerber d’autres aspects que son côté poétique et champêtre dansl’esprit des Dufour.

En effet, cet air de la campagne sembleêtre porteur d’une spontanéité, d’une sincérité et d’une véracité qui poussentles humains à reconnaître leurs vraies passions et à se laisser aller à cequ’ils ne commettraient pas d’ordinaire. Dès le départ, la description d’Henriettes’amusant sur les balançoires, celle de l’air remontant ses jupes le long deses jambes, renvoient à une frivolité que les citadins s’interdisenthabituellement. L’attirance pas vraiment dissimulée qu’éprouvent les deuxfemmes pour la vie d’Henri et de son camarade semblent cristallisée par cet airchampêtre et l’originalité pour elles d’un déjeuner à même l’herbe. En effet,loin de leur vie quotidienne, il leur est alors possible d’envisager la viesous un autre angle que d’ordinaire. Alors qu’elles se trouvent tout à fait àleur aise en ces lieux, riant, profitant de la nature et s’amusant, mari etfiancé semblent uniquement intéressés par le vin et la nourriture, ce qui nefait pas grande différence avec leur vie urbaine. Ainsi, si le pouvoirrégénérant de la nature semble laisser les hommes indifférents, il s’exprimepleinement au travers des femmes qui, elles, laissent leurs penchantshabituellement bridés par la société prendre leur envol.

Ainsi, malgré ses trente-six ans et sonstatut de femme mariée, Mme Dufour s’avère clairement avoir eu une aventureavec le camarade d’Henri, tandis que la relation sexuelle qui unit Henriette etle bateleur semble vouée à perdurer sous la forme d’un souvenir inoubliable,par-delà les mois et même les années. Il est intéressant de remarquer qu’aucunedes scènes d’amour n’est très clairement décrite mais c’est par le biais d’unhabitant permanent de la campagne que nous recueillons l’information : unrossignol. La description de ses trilles est en réalité une métaphore del’union charnelle des deux jeunes gens, tandis que c’est son œil étonné quivoit apparaître Mme Dufour, écarlate et échevelée, appuyée sur le bras dubateleur.

Ainsi, la campagne constitue une présence animale,tentatrice, révélatrice des passions dissimulées, mais également un facteur depérennité et de véracité.

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