Vingt poèmes d'amour et une chanson désespérée

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Pablo Neruda

Pablo Neruda est le nom de plume de l’écrivain
chilien Ricardo Eliécer Neftalí Reyes
Basoalto
né en 1904 à Parral dans
le centre du Chili (région du Maule). Son père est employé de chemin de fer ;
sa mère, institutrice, meurt deux mois après sa naissance. Ricardo et son père
déménageront ensuite à Temuco, dans
la région d’Araucanía, un peu plus au sud. La future prix Nobel de littérature Gabriela Mistral (1889-1957) dirige
alors l’école pour jeunes filles de la ville et encourage l’adolescent, qui a commencé à versifier durant l’hiver 1914, au contraire de son père qui voit
d’un mauvais œil la passion de son fils pour la littérature.

Dès 1917,
à treize ans, Ricardo publie un texte intitulé Enthousiasme et persévérance (Entusiasmo y perseverancia) dans le quotidien local La Mañana, puis de 1918 à 1920 il enchaîne les publications de
poèmes et de textes divers dans des magazines
locaux
. En 1919, aux jeux floraux de Maule il se place troisième. À seize ans il choisit le pseudonyme de Pablo Neruda,
probablement d’après le poète tchèque Jan Neruda, pour esquiver le regard
paternel sur sa carrière.

Parti en 1921
à Santiago pour étudier le français à l’université du Chili, comptant devenir
professeur, le jeune homme se consacre finalement entièrement à sa poésie. Son premier recueil de poèmes, Crepusculario
(Book of Twilights), paraît
en 1923, puis en 1924 l’érotisme du recueil Vingt
poèmes d’amour et une chanson désespérée
(Veinte poemas de amor y una
canción desesperada
) crée la controverse,
même si la critique reconnaît le talent du jeune auteur de vingt ans. Le poète,
inspiré par ses propres expériences
amoureuses
, dépasse les moules du postmodernisme de ses premiers travaux
poétiques pour chanter l’homme et la femme éveillés par leur désir et leurs
sentiments, mis sur le qui-vive, rendus plus vivants par un amour qui surprend
toujours et leur fait risquer beaucoup. Outre l’amour et le corps – les yeux et les lèvres reviennent
beaucoup et des rapports sexuels sont
explicitement évoqués –, les thèmes majeurs sont la tristesse, qui devient mélancolie
au souvenir de l’amour perdu, et la nature
à travers des évocations de la mer, de la côte, du vent et de la forêt,
dans une atmosphère souvent crépusculaire. D’un point de vue formel,
le poète emploie l’alexandrin ou le
rompt tour à tour. Le recueil aura une immense fortune, surtout dans le monde
hispanophone – c’est une des œuvres les
plus connues du XXe siècle en langue espagnole
–, mais aussi en
dehors. En français, l’édition bilingue chez
Gallimard permet de ne pas perdre la mélodie de la langue originale.

Malgré son statut de poète de grande envergure,
le jeune homme est cependant confronté à la pauvreté. Contraint et forcé, il
devient consul à Rangoon en 1927,
puis travaillera à Ceylan, Java et Singapour. Le diplomate n’oublie pas la littérature, lit beaucoup
de poésie et expérimente diverses formes poétiques à l’écrit. Son recueil paru
en 1935, Résidence sur la terre (Residencia
en la tierra
), réunit notamment plusieurs poèmes d’inspiration surréaliste
de par les métaphores employées. La simplicité de la langue des Vingt Poèmes s’efface au profit d’un
propos quelque peu hermétique et métaphysique.

Neruda rentre ensuite au Chili puis poursuit sa carrière diplomatique à Buenos Aires, Barcelone et Madrid
un cercle littéraire se construit autour de lui avec les Espagnols Lorca et Rafael
Alberti et le Péruvien César Vallejo. C’est avec l’arrivée de la guerre civile en Espagne et l’exécution
de Lorca que le poète se politise activement
et devient un communiste ardent et
le reste jusqu’à sa mort. Dans España en el corazón (1936-37) le
poète s’affirme comme républicain, dénonce les horreurs de la guerre,
l’assassinat d’enfants – « andidos
con frailes negros bendiciendo / venían por el cielo a matar niños / y por las
calles la sangre de los niños / corría simplemente, como sangre de niños » (« des
bandits avec des moines noirs pour bénir / venaient du ciel pour tuer des
enfants, / et à travers les rues le sang des enfants / coulait simplement,
comme du sang d’enfants » »
. Son engagement lui vaut de perdre
son poste de consul en Espagne. En 1938
il devient consul en France où il s’occupe
des émigrants espagnols ; il
fait notamment transporter 2 000 réfugiés parqués en France dans des camps
de concentration vers le Chili.

Il devient ensuite consul général à Mexico de 1940 à 1943 puis retourne au
Chili. Sa visite du Machu Picchu à cette période lui inspirera Las
alturas de Macchu Picchu
qui paraîtra dans le recueil Canto
General
en 1950. Le poète y exprime son intérêt pour les anciennes
civilisations des Amériques, condamnant cependant l’esclavage qui a rendu
possibles les splendeurs qu’elles ont laissées. À la manière de Whitman, Neruda
ambitionne de dresser un catalogue de l’histoire, en partant des temps
précolombiens, de la géographie, de la flore et de la faune de l’Amérique du
Sud. Il y évoquera aussi son exil.

Son admiration pour l’Union soviétique de Staline – due à sa lutte contre les nazis et à
une interprétation idéaliste de la doctrine marxiste – s’exprime dans certains
de ses poèmes comme « Canto a Stalingrado » en 1942 et « Nuevo
canto de amor a Stalingrado » en 1943. Il écrira une ode à Staline à sa
mort en 1953, de même qu’il louera d’autres dictateurs comme Gulgencio Satista
et Fidel Castro. Octavio Paz, un désillusionné plus précoce du stalinisme, n’en
considèrera pas moins Neruda comme le plus grand poète de sa génération. Le
poète chilien commencera à exprimer des regrets sur son stalinisme en 1956,
mais il restera fidèle au Parti.

En 1945
il est élu sénateur communiste même
s’il ne rejoint officiellement le Parti communiste chilien qu’un peu plus tard.
Il soutient le candidat du parti radical à la présidence, Gabriel González
Videla, mais une fois au pouvoir, celui-ci se retourne contre les communistes.
Ferme dans son opposition aux exactions dont ceux-ci sont les victimes, Neruda
doit se cacher puis fuir en Argentine à Buenos Aires. Il
profite d’une légère ressemblance avec le futur prix Nobel guatémaltèque Miguel
Ángel Asturias, alors attaché culturel à l’ambassade de son pays, pour voyager
grâce à son passeport en Europe, en Asie et en Union soviétique. Durant son exil il rencontre Matilde Urrutia, une chanteuse chilienne qu’il épousera, et qui lui
inspire Los versos del capitán, publié anonymement en 1952, recueil
ajouté aux Vingt Poèmes dans
l’édition de Gallimard. Los versos paraît
sous le nom de son auteur en 1963 seulement ; Neruda explique dans J’avoue que j’ai vécu qu’il n’a pas
signé son recueil pour ne pas blesser Delia del Carril dont il venait de se
séparer. Matilde Urrutia lui inspire encore La Centaine d’amour (Cien sonetos de amor), recueil paru en
1959, poursuite d’une autobiographie amoureuse dont les cent sonnets qui la
composent sont ainsi présentés par le poète dans sa préface : « 
Avec
grande humilité moi j’ai fait ces sonnets de bois, en leur donnant le son de
cette substance opaque et pure, et qu’ils atteignent ainsi tes oreilles. Toi et
moi cheminant par bois et sablières, lacs perdus, latitudes de cendres, nous
avons recueilli des fragments de bois pur, madriers sujets du va-et-vient de
l’eau et de l’intempérie. De ces vestiges à l’extrême adoucis j’ai construit
par la hache, le couteau, le canif, ces charpentes d’amour et bâti de petites
maisons de quatorze planches pour qu’en elles vivent tes yeux que j’adore et
que je chante. Voilà donc mes raisons d’amour et cette centaine est à toi :
sonnets de bois qui ne sont là que de cette vie qu’ils te doivent. »

Pendant les années qui suivent, Neruda reste une
voix forte du socialisme dans le monde, il exprime ainsi son opposition aux États-Unis pendant la
crise des missiles de Cuba et lors de la guerre du Vietnam. En 1970, il
supporte Salvador Allende comme
candidat à la présidence du Chili, et celui-ci devient le premier socialiste
élu démocratiquement à la tête de l’État. Neruda occupera son dernier poste de diplomate en France sous
sa présidence de 1970 à 1972.

En 1971,
il est récompensé du prix Nobel de
littérature
en partie grâce à la promotion de son traducteur suédois, Artur
Lundkvist. Il meurt en 1973 des
suites d’un cancer de la prostate, ses espoirs d’un Chili marxiste ayant été
brisés quelques jours auparavant par le coup
d’État de Pinochet
. Son enterrement sera l’occasion d’une protestation
populaire contre le nouveau régime en place.

Posthumément, en 1974, paraît J’avoue
que j’ai vécu
(
Confieso que he vivido),
une œuvre autobiographique où le poète se rappelle les fumeries d’opium en
Thaïlande, la Birmanie sous la domination anglaise, ses diverses relations
amoureuses, ses conversations avec Che Guevara et leurs voyage au Mexique et en
URSS, son consulat en Espagne pendant la Seconde République espagnole et ses
efforts pour sauver de la prison et de la mort les républicains et les
anarchistes. Il évoque des rencontres avec ses pairs : Breton, Éluard,
Lorca, Aragon, ou encore Picasso qui l’avait introduit en France avec son faux
passeport. Des observations jusqu’à ses derniers instants y sont consignées,
dont une description de la mort d’Allende, douze jours avant la sienne. Un
extrait de l’œuvre est publié en France sous le titre La Solitude amoureuse, qui se concentre sur les consulats de
Neruda en Asie. À la somme des souvenirs s’ajoute la réflexion du poète sur son
art. De nombreuses œuvres seront encore éditées après sa mort.

 

 

Corps de
femme, blanches collines, cuisses blanches,

l’attitude
du don te rend pareil au monde.

Mon
corps de laboureur sauvage, de son soc

a fait
jaillir le fils du profond de la terre.

 

Je fus
comme un tunnel. Déserté des oiseaux,

la nuit
m’envahissait de toute sa puissance.

pour
survivre j’ai dû te forger comme une arme

et tu es
la flèche à mon arc, tu es la pierre dans ma fronde.

 

Mais
passe l’heure de la vengeance, et je t’aime.

Corps de
peau et de mousse, de lait avide et ferme.

Ah !
le vase des seins ! Ah ! les yeux de l’absence !

Ah !
roses du pubis ! ah! ta voix lente et triste !

 

Corps de
femme, je persisterai dans ta grâce.

Ô soif,
désir illimité, chemin sans but !

Courants
obscurs où coule une soif éternelle

et la
fatigue y coule, et l’infinie douleur.

        

Cuerpo
de mujer, blancas colinas, muslos blancos,

te
pareces al mundo en tu actitud de entrega.

Mi
cuerpo de labriego salvaje te socava

y hace
saltar el hijo del fondo de la tierra.

 

Fui solo
como un túnel. De mí huían los pájaros

y en mí
la noche entraba su invasión poderosa.

Para
sobrevivirme te forjé como un arma,

como una
flecha en mi arco, como una piedra en mi honda.

 

Pero cae
la hora de la venganza, y te amo.

Cuerpo
de piel, de musgo, de leche ávida y firme.

Ah los
vasos del pecho! Ah los ojos de ausencia!

Ah las
rosas del pubis! Ah tu voz lenta y triste!

 

Cuerpo
de mujer mía, persistiré en tu gracia.

Mi sed,
mi ansia sin límite, mi camino indeciso!

Oscuros
cauces donde la sed eterna sigue,

y la
fatiga sigue, y el dolor infinito.

 

Pablo
Neruda, Vingt poèmes d’amour et une
chanson désespérée
, premier poème, 1924

 

« De la même façon qu’il en coûterait beaucoup aux gens
raisonnables d’être poète, il en coûte beaucoup peut-être aux poètes d’être raisonnables.
Cependant la raison gagne la partie et c’est la raison, base de la justice, qui
doit gouverner le monde. »

 

Pablo Neruda, J’avoue que j’ai vécu, 1974

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