Vingt poèmes d'amour et une chanson désespérée

par

Louange de la femme aimée et élégie de l’amour

Dans ce livre, le poète célèbre la femme qu’il aime etqui lui manque. Il l’assimile à plusieurs reprises à un monde, par exemplelorsqu’il évoque « l’atlas de [son] corps », ou ses « collinesblanches », les « roses du pubis » ; ses yeux sont « océaniques ».Il la compare également au soleil lorsqu’il écrit : « Oh esclavemagnifique et féconde et magnétique du cercle qui bouge en retour à travers lenoir et l’or : lève-toi, dirige et possède une création si riche en vie que sesfleurs périssent, et cela est plein de tristesse ». Dans les lignesétablissant un parallèle entre l’amante et les forces de la nature, unecertaine angoisse est toujours tangible, une crainte séculaire de l’hommedevant les puissances naturelles. Le pouvoir qu’il prête à l’amante le fascine enmême temps qu’il le terrifie : « Tu ne gardes que l’obscurité, mafemelle distante, de ton regard parfois les côtes de la terreurémergent ». La seule force dont l’amant dispose qui soit d’égalepuissance à celle de son amante est celle de ses mots, qui « pleuventsur [elle], [la] frappent ». Il peut la « prendre dans lefilet de sa musique, et les filets de [sa] musique sont aussi larges que leciel ». Son art est la seule réponse qu’il puisse apporter au troubleque lui cause son amour. En la chantant, il la définit et l’enferme sans sapoésie ; il la possède sur le papier à défaut de pouvoir la voir.

La présence de l’amante lui paraît « étrangère »; il se demande où elle était autrefois, et dans quelle mesure elle est plusproche de lui, à présent qu’il l’aime, que lorsqu’il ne la connaissait pas dutout : « Tu étais aussi lointaine que tu l’es maintenant ». Illa chante pour la retrouver : « Oh chair, ma propre chair, femme quej’aimais et que j’ai perdue. Je t’appelle dans l’heure moite, j’élève mon chantvers toi ». On trouve encore,au début d’un poème :

« Corps de femme, blanches collines, cuissesblanches,

L’attitude du don te rend pareil au monde.

Mon corps de laboureur sauvage, de son soc

a fait jaillir le fils du profond de la terre »

Ainsi, les cuisses de la femme aimée sont des collines, sesyeux ondoient comme la mer au pied d’un phare, ses yeux donnent naissance à lanuit qui y prend son envol, ses seins sont comparés à des escargots blancs,elle chante au vent comme les pins et les mâts des navires. Tout semble propiceà construire une image de la femme aimée de Neruda. Non seulement il la perçoitpartout, mais l’amour qu’il a pour elle le suit partout. Et lui, l’amoureux, ils’identifie à l’homme qui vit de cette terre, qui lui doit tout et qui luioffre sa complète dévotion. Il est intéressant de constater que même dans lacomparaison au monde qu’il fait de cette femme, Neruda introduit les élémentsde l’élégie :

« Je l’ai dit : tu chantais au vent

Comme les pins et les mâts des navires.

Tu es haute comme eux et comme eux taciturne.

Tu t’attristes soudain, comme fait un voyage » (« À mon cœursuffit ta poitrine »)

Dans le dernier poème, elle devient un « cimetièrede baisers », dont les tombes sont encore en feu, mais où pourtant lesfruits poussent, « grignotés par les oiseaux ». La femmesemble être une terre sur laquelle une année se serait écoulée, avec sesdifférentes saisons et ses changements irrémédiables. Elle demeure ce qu’elleétait : un monde qu’il n’a pas conquis, tandis qu’il affirme que ses poèmes « sontles deniers [qu’il écrit] pour elle ».

On a l’impression que l’auteur fait ses adieux à cettefemme taciturne. Le champ lexical du deuil est présent dans ces vers. Le pronom« tu » fait une apparition tardive, mais par-dessus tout, le deuilest présent dans l’utilisation du « nous ». Lorsque Neruda l’introduit,c’est pour montrer toute l’ampleur de la séparation – c’est le« nous » qui perd le crépuscule dans le dixième poème, c’est encorele « nous », dans le vingtième poème, qui a changé et qui ne seraplus jamais le même. En fin de compte, Vingt poèmes d’amour et une chansondésespérée est le chant élégiaque regrettant la relation qui unissait lepoète à la femme aimée.

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