Voyage autour du monde

par

La forme du journal de bord

Le choix de Bougainville de relater ses découvertes sous la forme d’un journal de bord manifeste un désir profond de crédibilité, le besoin de transmettre ce qu’il a vu, vécu et compris durant ses pérégrinations. Le journal de bord est un moyen de s’assurer que l’on conservera une trace écrite des aventures vécues, car celles-ci sont bien peu certaines d’aboutir, surtout à l’époque, et le péril reste toujours un facteur primordial dans la réalisation de l’expédition.

Ainsi, jour après jour, Bougainville détaille son voyage en précisant les dates des évènements et ce qu’il a accompli, mais traite aussi des conditions météorologiques, du ravitaillement, de tous les éléments plus ou moins marquants qui émaillent ou rendent possible un tel voyage : « Le 16 au matin, il faisait presque calme, la fraîcheur vint ensuite du nord, et nous appareillâmes avec la marée favorable ; elle baissait alors et portait dans l’ouest. Les vents ne tardèrent pas à revenir à ouest et ouest-sud-ouest, et nous ne pûmes jamais, avec la bonne marée, gagner l’île Rupert. »

Le journal de bord, écrit au jour le jour, sert donc de pense-bête, permet de ne pas livrer ensuite une vision déformée du voyage et de ses étapes. Comme celui-ci n’a pas forcément pour but d’être publié au départ, ce mode d’écriture laisse à l’auteur l’entière liberté d’y relater ses émotions et ses pensées, avec sincérité, et de coucher sur papier ses expériences à chaud. Il peut aussi rappeler le souvenir de tous ceux qui ont fait partie de l’expédition, et à qui le sort a été funeste : « Nous perdîmes dans cette journée notre premier maître d’équipage, nommé Denis, qui mourut du scorbut. Il était malouin et âgé d’environ cinquante ans, passés presque tous au service du roi. Les sentiments d’honneur et les connaissances qui le distinguaient de son état important nous l’ont fait regretter universellement. Quarante-cinq autres personnes étaient atteintes du scorbut ; la limonade et le vin en suspendaient seuls les funestes progrès. »

Cette absence de recul dans la façon d’écrire permet ainsi au lecteur de retrouver dans les écrits de Bougainville les sensations d’un explorateur du XVIIIe siècle, de ressentir les doutes qui l’agitaient, ses excitations, sa curiosité, mais aussi les peurs qui traversent son équipage. C’est sans doute en partie l’aspect vivant et incarné de ces écrits qui a assuré leur pérennité à travers les siècles. Le rapport géographique, scientifique, technique, parfois ethnographique, se double ainsi du récit d’une véritable aventure humaine, dont les conditions de possibilité, entre dangers immenses, imprévisions et découvertes stupéfiantes, semblent désormais inséparables d’un temps révolu que quelques autres récits d’explorateurs, dont ceux plus fantasmés de Marco Polo par exemple, continuent néanmoins, à travers la littérature, de faire vivre.

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