Voyage autour du monde

par

La vision du « bon sauvage »

Bougainvilleet ses hommes sont très surpris par les peuples qu’ils découvrent lors de leurexpédition. Ils trouvent les femmes magnifiques et peu farouches, les hommescalmes et agréables, ont parfois l’image d’une société parfaite dans unenvironnement idéal. Ils ont la sensation d’être arrivés dans un paradis surterre, une sorte de jardin d’Éden, un endroit où les hommes vivent en harmonieentre eux et avec la Nature. Ils ne se font pas la guerre et semblent d’unebonne nature. Même les portraits les plus dépréciatifs que Bougainville peutdresser de certaines civilisations, par exemple celle des Indios Bravos, sontporteurs d’une certaine fascination, d’une curiosité sans bornes : « Lesnaturels, qui habitent cette partie de l’Amérique, au nord et au sud de larivière de la Plata, sont du nombre de ceux qui n’ont pu être encore subjuguéspar les Espagnols et qu’ils nomment Indios bravos. Ils sont d’une taillemédiocre, fort laids et presque tous galeux. Leur couleur est très basanée etla graisse dont ils se frottent continuellement les rend encore plusnoirs. » Ils seraient donc en décalage total avec les Européensqui, eux, se font sans cesse la guerre, n’ont plus de rapport à la nature, ontdes femmes fades et timorées…

Lesexplorateurs sont donc confrontés à un mode de vie différent de celui desEuropéens, à la manifestation d’une pureté originelle, d’une autre façond’envisager l’existence et d’atteindre le bonheur. L’image du bon sauvage estutilisée comme l’avait fait Rousseau auparavant pour poser les bases d’unesorte de relativisme culturel. Les peuples découvertsapparaissent sans conventions contraignantes en termes d’organisation de lasociété, de politique ou de religion. Ainsi, ils semblent vivre en toute tranquillité,et sont le moyen d’une comparaison et d’une dénonciation du poids de lamonarchie absolue, du conformisme nécessaire à la vie sociale et religieuse enEurope.

Cependant,les explorateurs s’éloigneront de cette vision du bon sauvage lorsqu’ils décrirontles peuples de la Terre de Feu, vivant dans une misère terrible à leurs yeux.Le bon sauvage apparaît donc plus comme un mythe qu’une réalité, car en établissant une vision idéalisée et utopique du primitifpacifique, bon, vivant en harmonie parfaite avec la nature qui lui permet desubvenir à ses besoins, les hommes du XVIIIe siècle expriment leur espoiret leur volonté d’un bonheur simple et traduisent aussi leurs peurs et leursinquiétudes, qui sont celles d’une grande part de la société. On peut y voirici un regret de l’âge d’or originel, du paradis à jamais perdu, mais aussi uneenvie d’améliorer la vie en société, de la libérer de certains poids.

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