La nouvelle heloise

Disponible uniquement sur Etudier
  • Pages : 13 (3179 mots )
  • Téléchargement(s) : 0
  • Publié le : 16 octobre 2011
Lire le document complet
Aperçu du document
Je veux, milord, vous rendre compte d’un danger que nous courûmes ces jours passés, et dont heureusement nous avons été quittes pour la peur et un peu de fatigue. Ceci vaut bien une lettre à part : en la lisant, vous sentirez ce qui m’engage à vous l’écrire.
Vous savez que la maison de Mme de Wolmar n’est pas loin du lac, et qu’elle aime les promenades sur l’eau. Il y a trois jours que ledésœuvrement où l’absence de son mari nous laisse et la beauté de la soirée nous firent projeter une de ces promenades pour le lendemain. Au lever du soleil nous nous rendîmes au rivage ; nous prîmes un bateau avec des filets pour pêcher, trois rameurs, un domestique, et nous nous embarquâmes avec quelques provisions pour le dîner. J’avais pris un fusil pour tirer des besolets ; mais elle me fit honte detuer des oiseaux à pure perte et pour le seul plaisir de faire du mal. Je m’amusais donc à rappeler de temps en temps des gros sifflets, des tiou-tious, des crenets, des sifflassons ; et je ne tirai qu’un seul coup de fort loin sur une grèbe que je manquai.
Nous passâmes une heure ou deux à pêcher à cinq cents pas du rivage. La pêche fut bonne ; mais, à l’exception d’une truite qui avait reçu uncoup d’aviron, Julie fit tout rejeter à l’eau. « Ce sont, dit-elle, des animaux qui souffrent ; délivrons-les : jouissons du plaisir qu’ils auront d’être échappés au péril. » Cette opération se fit lentement, à contre-cœur, non sans quelques représentations ; et je vis aisément que nos gens auraient mieux goûté le poisson qu’ils avaient pris que la morale qui lui sauvait la vie :
Nous avançâmesensuite en pleine eau ; puis, par une vivacité de jeune homme dont il serait temps de guérir, m’étant mis à nager, je dirigeai tellement au milieu du lac que nous nous trouvâmes bientôt à plus d’une lieue du rivage. Là j’expliquais à Julie toutes les parties du superbe horizon qui nous entourait. Je lui montrais de loin les embouchures du Rhône, dont l’impétueux cours s’arrête tout à coup au boutd’un quart de lieue, et semble craindre de souiller de ses eaux bourbeuses le cristal azuré du lac. Je lui faisais observer les redans des montagnes, dont les angles correspondants et parallèles forment dans l’espace qui les sépare un lit digne du fleuve qui le remplit. En l’écartant de nos côtes j’aimais à lui faire admirer les riches et charmantes rives du pays de Vaud, où la quantité des villes,l’innombrable foule du peuple, les coteaux verdoyants et parés de toutes parts, forment un tableau ravissant ; où la terre, partout cultivée et partout féconde, offre au laboureur, au pâtre, au vigneron, le fruit assuré de leurs peines, que ne dévore point l’avide publicain. Puis, lui montrant le Chablais sur la côte opposée, pays non moins favorisé de la nature, et qui n’offre pourtant qu’unspectacle de misère, je lui faisais sensiblement distinguer les différents effets des deux gouvernements pour la richesse, le nombre et le bonheur des hommes. « C’est ainsi, lui disais-je, que la terre ouvre son sein fertile et prodigue ses trésors aux heureux peuples qui la cultivent pour eux-mêmes : elle semble sourire et s’animer au doux spectacle de la liberté ; elle aime à nourrir des hommes. Aucontraire, les tristes masures, la bruyère, et les ronces, qui couvrent une terre à demi déserte, annoncent de loin qu’un maître absent y domine, et qu’elle donne à regret à des esclaves quelques maigres productions dont ils ne profitent pas. »
Tandis que nous nous amusions agréablement à parcourir ainsi des yeux les côtes voisines, un séchard, qui nous poussait de biais vers la rive opposée,s’éleva, fraîchit considérablement ; et, quand nous songeâmes à revirer, la résistance se trouva si forte qu’il ne fut plus possible à notre frêle bateau de la vaincre. Bientôt les ondes devinrent terribles : il fallut regagner la rive de Savoie, et tâcher d’y prendre terre au village de Meillerie qui était vis-à-vis de nous, et qui est presque le seul lieu de cette côte où la grève offre un...
tracking img