Au château d'Argol

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Julien Gracq

Julien
Gracq – pseudonyme de Louis Poirier – est un écrivain français né en 1910 à
Saint-Florent-le-Vieil (Maine-et-Loire) et mort à Angers en 2007. Les qualités
poétiques de son œuvre le placent dans la lignée des plus grands récits
romantiques, même s’il s’est réclamé du mouvement surréaliste.

Il demeure
l’élève le plus brillant de toute l’histoire du lycée Georges-Clemenceau de
Nantes ; il est en particulier distingué à cinq reprises au concours
général. Après une entrée en 1930 à l’École Normale Supérieure et des études à
l’École libre des Sciences Politiques, il est agrégé d’histoire et de
géographie en 1934.

Julien
Gracq publie sa première œuvre sous son pseudonyme en 1938, Au château d’Argol, dans la préface de
laquelle il signale ses influences hégéliennes et surréalistes. L’intrigue –
rareté en soi dans l’œuvre de Gracq – semble inspirée des Affinités électives de Gœthe. Le paysage de la Bretagne y prime sur
la psychologie et les actions des personnages. Le château d’Argol qu’Albert
achète sans le voir a une architecture disparate ; il semble veiné de
couloirs étranges, labyrinthiques. Bâti sur un éperon rocheux, le manoir domine
une forêt et les landes ; au loin la mer apparaît. Les paysages – marais,
falaises, grève – sont longuement décrits ; les éléments – vent, soleil et
pluie – tiennent leurs rôles. Le récit, lent, met en scène trois
personnages : Albert donc, son ami Herminien et la belle Heide, qui au fil
des saisons, au gré de leurs pérégrinations dans le château, finissent par
s’éviter alors que la tension monte dans une atmosphère extraordinaire,
cauchemardesque, soutenue par le style apprêté, musical de Gracq, qui rend les
nuances les plus délicates du cadre. Le plaisir du lecteur aura quelque chose
d’un peu morbide, alors que lui est davantage demandé d’éprouver un climat que
de suivre une histoire, de nombreuses comparaisons permettant de suivre les
dispositions psychologiques du protagoniste au gré des variations de son
environnement. Malgré le tirage confidentiel de cette première œuvre, c’est
tout l’univers de Gracq qui est déjà présenté au public.

Du
fait de la guerre et d’ennuis de santé, le second récit de Gracq ne paraît
qu’en 1945. Dans Un beau ténébreux, à
nouveau, c’est une atmosphère de cauchemar, irréelle et ouatée, qui prévaut,
dans la grisaille de la Bretagne, face à la violence sombre des flots.
L’arrivée d’Allan Murchison perturbe un groupe hétéroclite d’estivants d’un
même hôtel. Tout le monde l’observe ; le couple formé par Henri et Irène,
qu’on pressentait fragile, en pâtit ; l’été se transforme en une attente
angoissante : on guette un geste d’Allan qui décidera de l’avenir de tous.
L’angoisse, un sentiment d’espérance absurde, forment aussi la trame du Roi pêcheur, drame représenté en 1948,
où Gracq tente de suivre le génie de Wagner qu’il admire en reprenant la
légende du Graal. À nouveau, le cadre est un château, où le Graal est conservé,
lieu de l’échec de Perceval face au roi Amfortas qui tente de l’éloigner en
dépit de la volonté de sa femme Kundry. Les décors de Leonor Fini et le jeu de
Maria Casarès ne parviennent pas à sauver la pièce, mal reçue, les atmosphères
floues, l’art en demi-teintes et les suggestions savantes de Gracq se prêtant
sans doute mal à la scène.

Un
an plus tôt, en 1947, avait paru le seul recueil de poèmes de l’auteur, Liberté grande, où apparaît la révolte
du surréalisme contre l’ère industrielle, une dénonciation de la prolifération
des villes, de la monotonie monstrueuse des banlieues. Entre les peintures de
paysages urbains surgit parfois un portrait de femme, dans une ambiance de
merveilleux embrumé. Julien Gracq continue d’y analyser l’influence des milieux
géographiques sur l’homme.

À
partir de 1947 et pendant vingt-trois ans, Gracq enseigne à Paris l’histoire et
la géographie au lycée Claude Bernard.

L’attribution
du prix Goncourt en 1951 à son récit Le
Rivage des Syrtes
lui assure un lectorat plus ample. Le protagoniste, Aldo,
est à la tête d’une unité chargé de surveiller la mer des Syrtes, de l’autre
côté de laquelle se trouve le Farghestan, avec qui la république d’Orsenna est
en guerre depuis trois siècles. Sur un rivage désert où les marins, censément
sentinelles, sont aussi bergers, il ne se passe rien ; Aldo n’a qu’à
envoyer de brefs rapports. La rumeur commence à courir que
« quelqu’un » ou « quelque chose » se serait emparé du
pouvoir au Farghestan ; une menace pèserait sur Orsenna. L’histoire de la
république devient celle d’un suicide : le peuple, pris de « la
fièvre de Maremma », finit par appeler de ses vœux et déclencher un
cyclone ; le seul espoir qui lui reste, après un si long ennui, est celui
d’une catastrophe.

Mais
Gracq refuse le prix Goncourt pour cette œuvre ; dans La Littérature à l’estomac, court pamphlet publié en 1950 dans la
revue Empédocle, une volonté de
dégagement de l’écrivain est exposée qui explique son choix. Gracq y compare
livres et mets en mettant en lumière la subjectivité du goût de chacun. Selon
lui, on s’entretient trop complaisamment de littérature, une certaine pudeur
devrait retenir les langues, sauf en cas de grand enthousiasme. Or le Français
croit devoir proclamer ce qu’il pense correct de dire, en dépit de son goût
réel, et des rumeurs sans fondements finissent par l’emporter sur les voix des
vrais passionnés. Craignant de se tromper aux yeux des temps à venir, on se
jette sur certains écrits avec des louanges sans être bien certain qu’ils en
sont dignes, et des silhouettes déformées des écrivains naissent, selon Julien
Gracq, dans l’inconscient collectif.

Dans
Un balcon en forêt, en 1958, la forêt
tient le rôle que la mer avait dans Le
Rivage des Syrtes
, où elle s’immisçait lentement, totalement libre, dans un
pays délabré en voie de pourrissement. Mais ici, le contexte historique est
précis : on est en 1940, mais la guerre, étrangement, est faite d’absence
et de vide pour Grange, aspirant, et ses trois compagnons Hervouët, Gourcuff et
Olivon, dont l’existence est douillette malgré le conflit. Mais la rumeur de la
guerre finira par gagner la forêt, avant le silence, à nouveau, que Grange aura
découvert à cette occasion, inquiétant, toujours provisoire.

Au
fil de ses œuvres suivantes, les préoccupations de Gracq demeurent, mais
l’intrigue romanesque disparaît au profit d’un vagabondage de l’esprit.

Du
côté critique de l’œuvre de Gracq, on trouve une étude importante sur l’œuvre
d’André Breton parue en 1948. Préférences,
en 1961, réunit des préfaces et des écrits de circonstance jusqu’alors
dispersés.

Dans
les grands récits poétiques de Gracq, le lecteur est mis en tête-à-tête avec
une nature qui condamne les personnages à une attitude expectative, guettant un
message que le paysage recèlerait, qui, une fois divulgué, laisse place à la catastrophe
finale. Évoquant le fond de l’œuvre, Pieyre de Mandiargues avance que les
œuvres de Gracq, sous toutes leurs formes, « ont en commun le caractère
d’être des récits à haute tension et de ne viser à rien d’autre ou presque,
semble-t-il, qu’à faire ressentir au lecteur la présence de pareille tension
derrière les mots de l’écriture », tandis que Franz Hellens, plus attentif
à la forme, à la construction, qui disent assez l’atmosphère qui imprègne les
œuvres de Gracq, les envisage « comme un immense travail de tapisserie de
cette chaude confortable laine drue de Kairouan, un ouvrage de longue patience,
de volonté opiniâtre, d’une trame serrée, entrecoupée de nœuds solides, et dont
les couleurs de sable et de végétal se laissent en même temps penser et
percevoir, mentales autant que visuelles. »

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