Barbe bleue

par

Don Elemirio : un étrange chromomaniaque

Certains trouvent le plaisir suprême dans lanourriture, d’autres dans la lecture, d’autres encore dans l’action. DonElemirio, lui, trouve l’extase dans la contemplation des couleurs. L’obsessionde don Elemirio est bien cachée : son appartement n’est pas empli demotifs criards, il n’est pas vêtu de tissus chatoyants. Il faut toute la sagacitéde Saturnine pour aller au-delà de l’apparence : ce Grand d’Espagne n’estpas obsédé simplement par la beauté. Certes, il porte haut la beauté formelledes choses, mais pour lui la volupté passe par la couleur. Saturnineexplique : « La couleur n’est pas le symbole du plaisir, c’est leplaisir ultime. C’est tellement vrai qu’en japonais, couleur peutdevenir synonyme d’amour […]. La béatitude de l’amour ressemble àcelle que chacun éprouve en présence de sa couleur préférée. ». Elleconclut : « De votre part, aimer neuf femmes est parfaitementlogique. C’est votre voie d’accès à la totalité. Si vous me tuez et mephotographiez avec la jupe que vous m’avez offerte, votre chambre noire sera unnuancier complet. »

Pour réaliser son macabre nuancier, donElemirio consulte un ouvrage de référence : le « Catalogueuniversel des coloris, taxinomie établie en 1867 par la métaphysicienneAmélie Casus Belli : une somme indispensable ». La mention de cetouvrage fictif, ou plutôt son auteure, présente deux intérêts. Le nom burlesquede l’auteure est un clin d’œil à la manière de Hitchcock de la part d’AmélieNothomb qui fait, sous ce masque, une fugace apparition dans son roman. Ledeuxième est que cette taxinomie n’a pas été établie par un peintre ou quelqueautre artiste, mais par une métaphysicienne, dont la pensée sépare l’être physiquede l’être intellectuel. Au-delà du titre ronflant de cette auteure fictive, onmesure combien la question des couleurs est primordiale pour don Elemirio, quifait voisiner dans son esprit l’or de la couleur et l’essence divine.

La première place que tient Saturnine parmi lesfemmes de don Elemirio est symbolisée par la couleur qu’il lui attribue, lejaune, un « jaune asymptotique » qui tend vers la perfection.« C’est la couleur la plus subtile, sans doute parce que c’est celle quise rapproche le plus de l’or. Amélie Casus Belli distingue 86 jaunes, tousnommés. » Mais quatre-vingt six, ce n’est pas assez pour don Elemirio, quiinvente une quatre-vingt septième nuance de jaune. Ce détail estimportant : il est aussi insensé d’inventer une nuance qui se différencieraitde quatre-vingt six couleurs sœurs que de confectionner une robe « couleurde jour », et c’est pourtant la couleur de la robe confectionnée par donElemirio pour sa première femme, Émeline. C’est aussi impossible à réaliser queles robes que la princesse de Peau d’âne, autre conte de CharlesPerrault comme l’est La Barbe bleue, demande à son père : robecouleur du temps, robe couleur de lune et robe couleur du soleil. Ce détailtire le roman d’Amélie Nothomb vers le domaine du conte.

Lelecteur aurait tort de juger don Elemirio sur sa manie de la couleur, manietellement rare qu’il n’existe pas en français de mot pour désigner uncollectionneur de couleurs. On peut voir en cette chromomanie l’expressiond’une pathologie, mais est-il judicieux de voir en don Elemirio un personnageréaliste ? Après tout, Barbe bleue est aussi un conte. 

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