Barbe bleue

par

Saturnine Puissant

La jeune femme, de nationalité belge commeAmélie Nothomb, née le 1er janvier 1987, a donc vingt-cinq ans au moment durécit. Elle a pour prénom l’improbable forme féminine de Saturnin. Saturnineest donc placée sous le signe de Saturne, dieu de la mythologie romaineantique. Elle explique : « L’adjectif saturnien s’oppose à l’adjectifjovial. Saturne était réputé triste, au contraire de son fils Jupiter lejoyeux. » Le lecteur l’a compris : Saturnine n’est pas ce qu’il estconvenu d’appeler une rigolote. Sa profession d’enseignante d’histoire de l’artle prouve : elle a fait passer le travail avant l’amusement. Cependant,une explication possible à ce choix de prénom, outre le fait que l’auteureaffectionne les prénoms et patronymes originaux pour ses personnages, est laréférence aux saturnales, fêtes de la Rome antique au cours desquellesl’égalité absolue entre les citoyens romains, les étrangers et les esclavesétait proclamée. Dans le roman, Saturnine met en cause la supposée supérioritéde l’autre protagoniste, don Elemirio. Quant au patronyme de la jeune femme, ilindique clairement son caractère : elle n’est pas une faible créature.Ajoutons qu’au cours de la narration, don Elemirio estime que Saturnine estplacée « sous l’égide d’Athéna » ; elle est donc sous laprotection de la déesse de la sagesse. On voit que la protagoniste est liée àl’Antiquité grecque et romaine. Sa profession confirme ce trait : malgréson jeune âge, elle effectue un remplacement en temps qu’enseignante à l’Écoledu Louvre, établissement d’enseignement supérieur prestigieux où elle dispensedes cours liés à l’histoire de l’art. Sa formation lui permettra donc decomprendre le cheminement étonnant de l’esprit de don Elemirio et son amour dela beauté.

La jeune femme répond à une annonce proposantla location d’une chambre dans Paris à un prix relativement modéré : cinqcents euros mensuels. Seule la recherche d’un logement la motive, mais elle estla seule dans ce cas parmi les autres femmes – car seules des femmes ontrépondu à l’annonce – qui se présentent au propriétaire. Ces femmes sontmotivées par une curiosité morbide : les précédentes locataires se sontvolatilisées. Peu importe à Saturnine qui a la surprise d’être immédiatementchoisie par le propriétaire, étrange personnage nommé don Elemirio Nibal yMilcar. La jeune professeure remplaçante se trouve alors plongée dans un monded’un luxe inouï, alliant richesse et goût. Don Elemirio semble un être dont lesmoyens financiers sont illimités, et qui déclare d’emblée être amoureux de sacolocataire. « La colocataire est la femme idéale », telle sembleêtre sa devise. L’appartement est splendide, et Saturnine peut en user à saguise, à l’exception d’une pièce : une chambre noire. Don Elemirioexplique : « Ceci est l’entrée de la chambre noire, où je développemes photos. Elle n’est pas fermée à clé, question de confiance. Si vous ypénétriez, je le saurais, et il vous en cuirait. »

D’abord très réticente, Saturnine accepte departager ses repas avec don Elemirio, dont la conversation l’agace et lafascine. En outre, elle n’est pas insensible au théories sur l’esthétisme quedéveloppe don Elemirio, et le luxe dans lequel elle est plongée – enparticulier les champagnes rares et coûteux qu’ils boivent ensemble – l’inviteà baisser sa garde. Et puis il y a ce jour où don Elemirio offre à Saturnineune jupe, une jupe extraordinaire, d’une coupe sublime : « elleépousait si parfaitement sa taille qu’elle eut l’impression d’une étreinteamoureuse. » Elle est faite d’un tissu extraordinaire, un velours doréchatoyant. Cette jupe, c’est don Elemirio qui l’a fabriquée.

Il lui faut bientôt se rendre à l’évidence :elle est amoureuse. L’homme n’est pas beau, ni jeune. Pourtant le fait est là.Dans un premier temps, elle a soupçonné don Elemirio d’être l’assassin descolocataires qui l’ont précédée dans l’appartement, mais plus elle se sentamoureuse, plus elle souhaite que don Elemirio soit innocent. Quand elle finitpar admettre que l’homme qu’elle aime est effectivement un assassin, celui-cilui explique tranquillement la raison de son acte : les femmes – qu’il atoutes aimées, soit dit en passant – savaient pertinemment que la pièce étaitinterdite. Elles ont fait le choix de la transgression et l’on payé :enfermées dans la pièce où la température baisse brutalement, elles sont mortesde froid. Le piège, car c’en est un, a été tendu par don Elemirio à des finsesthétiques : il a confectionné et offert à chaque locataire un vêtementd’une couleur rare, et a photographié la défunte portant ce vêtement. Puis il aencadré la photo et l’a accrochée au mur de la chambre noire, à côté de cellede sa précédente victime. Esthète et historienne de l’art, Saturnine comprendque don Elemirio s’est fabriqué un merveilleux mais monstrueux nuancier decouleur, et que sa place est réservée au bout dudit nuancier. Elle offre alorsà l’homme qu’elle aime de la photographier portant la somptueuse jupe, maisvivante. Don Elemirio accepte, et les deux amants subliment leur amour en uneséance photo durant laquelle, à travers l’acte de possession qu’est la prised’un cliché, ils consomment leur relation.

Mais quand don Elemirio offre à Saturnine leprivilège de pénétrer dans la chambre noire avec lui, quand Saturnine voit lesphotos au mur et la place de la sienne déjà prête, elle ne supporte pas l’idéeque son image puisse prendre place dans cette macabre suite. Elle supplie don Elemiriode ne pas punaiser son image vivante auprès des images mortes, mais ellecomprend qu’il n’accédera pas à sa demande. Alors « Saturnine n’hésita pasune seconde : elle quitta la pièce d’un bond, remit le dispositifcryogénique en marche et ferma la porte. » Et elle abandonne don Elemirioenfermé, promis au même sort que celui de ses victimes. Elle quittel’appartement sans regret, mais un étrange sort l’attend… En effet, alorsque la jeune femme s’assied sur un banc et contemple le coucher de soleil surle dôme doré des Invalides, « à l’instant précis où don Elemirio mourut,Saturnine se changea en or. » La fin du roman ne laisse pas d’étonner lelecteur. Faut-il voir là une allégorie de la joie ou du soulagement ressenti,ou faut-il prendre la phrase au sens littéral ? Dans le deuxième cas, leroman serait alors ramené au genre originel du conte, où les événementsmagiques ont droit de cité. Et le lecteur comprend alors que le roman, qui nes’est jamais voulu réaliste, n’est rien d’autre qu’un conte.

Saturnine Puissant est une jeune femmeindépendante, intelligente, qui n’entend pas se laisser dominer par qui que cesoit, fût-il l’homme dont elle est amoureuse, et cet homme fût-il richissime,intelligent, hors-norme, fascinant. Elle incarne une figure opposée à celle dela protagoniste du conte dont le roman s’inspire, puisqu’elle a peu decuriosité quant au contenu de la pièce interdite, mais s’intéresse au pourquoide cette interdiction. Contrairement à la protagoniste du conte, Saturnine nesubit pas les événements, et n’est pas esclave d’un instinct. Certes, elle peutse laisser aller à un sentiment – elle tombe amoureuse – mais elle est un êtreavant tout cérébral, comme l’était Athéna, née du cerveau de son père Zeus. Sonpersonnage correspond à celui de la dernière épouse du méchant mari du conte LaBarbe bleue de Charles Perrault. Mais contrairement au personnage du conte,elle n’est pas dévorée de curiosité, elle ne tremble pas devant son potentielmeurtrier, et c’est son intelligence qui la sort de sa dangereuse situation,non l’intervention de ses frères. 

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