Barbe bleue

par

Un conte revisité

Barbe bleue n’est pas le seul roman d’Amélie Nothomb où la romancière revisite un thème existant. Dans Riquet à la houppe (publié en 2016), elle adapte le thème du conte de Perrault du même nom. Elle puise aussi son inspiration dans la littérature moderne, comme c’est le cas du roman Le Crime du conte Neville, réécriture de la nouvelle d’Oscar Wilde Le Crime de Lord Arthur Saville. Dans le cas du roman que nous étudions, il ne s’agit pas d’une transposition du conte de Charles Perrault publié en 1697 dans un contexte actuel, mais d’une recréation. En effet, les thèmes abordés diffèrent et les leçons à en tirer sont bien distinctes.

L’histoire du conte est celle d’une femme – anonyme – qui épouse un homme puissant et riche, désigné par le sobriquet de la Barbe bleue, qui l’autorise à pénétrer dans chaque pièce de sa demeure, sauf une, un cabinet dont il lui montre la clé. Il va même jusqu’à lui confier cette clé lors d’une de ses absences. Cédant à la curiosité, la femme profite de l’absence de son mari, et entre dans ce mystérieux cabinet ; le spectacle qui s’offre à ses yeux la pétrifie : attachés le long des murs se trouvent les cadavres des femmes que la Barbe bleue a épousées et égorgées. La femme laisse tomber la clé dans une flaque de sang, et referme la porte. C’est la clé tachée qui va la dénoncer à son mari, qui lui accorde quelques courts instants pour une dernière prière avant de l’égorger à son tour. L’épouse trop curieuse met ce moment à profit pour demander à sa sœur, prénommée Anne, si elle n’aperçoit pas au loin venir deux cavaliers, leurs frères. Quand ces derniers arrivent à la demeure du cruel mari, ils lui passent leur épée à travers le corps.

Il existe plusieurs différences importantes entre le conte et le roman. Certains personnages disparaissent, comme la fameuse sœur Anne, et surtout les frères sauveurs. Ces derniers sont inutiles, puisque Saturnine parvient seule à se débarrasser de son dangereux compagnon. Ensuite, les échanges entre Saturnine et don Elemirio sont quotidiens et intellectuellement poussés, alors que les seules interactions entre la Barbe bleue et sa femme se limitent à des ordres donnés par le mari. Enfin, l’homme meurtrier, qui n’est jamais nommé dans le conte et se voit toujours désigné comme « la Barbe bleue » a un nom dans le roman, et aussi une histoire familiale. Et le lecteur connaît le nombre de ses compagnes : huit, chiffre qui rappelle le roi Henry VIII d’Angleterre qui eut six épouses, dont deux furent condamnées à mort et décapitées. Enfin, la curiosité de la femme et sa transgression, que l’on peut rapprocher de la désobéissance d’Ève lors du péché originel, sont absentes du roman : la curiosité de Saturnine existe, mais pas au point de transgresser : c’est elle qui amène don Elemirio à lui montrer son cabinet à cadavres, dans ce cas des photographies. Enfin, le cabinet macabre de la Barbe bleue est fermé à clé, objet essentiel du conte. Dans le roman, la chambre noire est ouverte ; la clé, c’est le libre arbitre de la femme pour qui il est plus facile de transgresser l’interdit que dans le conte.

La différence majeure entre les deux œuvres réside dans la personnalité de Saturnine. Contrairement à la protagoniste du conte, elle est indépendante et surtout intelligente. Elle ne cède pas à une vaine curiosité qui lui ferait connaître les mystères de la chambre noire de don Elemirio mais préfère jouter intellectuellement avec lui. Si, avec Bruno Bettelheim, le lecteur considère que la transgression de la femme dans le conte est une représentation de l’infidélité conjugale, et que le sang sur la clé est le symbole de l’infidélité consommée, ledit lecteur constate que dans Barbe bleue, Saturnine et don Elemirio ne consomment jamais leur relation de façon charnelle, alors qu’ils en ont plusieurs fois l’occasion, mais lui préfèrent une séance photo qui les satisfait tout autant qu’une relation physique. L’interdit évoqué dans le conte est clair : « Femmes, il ne faut pas tromper votre mari ! » Quel est celui évoqué dans le roman ? Ce peut être : « Femmes, ne vous laissez pas éblouir par le brillant de l’or ».

La protagoniste du conte est une fille, puis une épouse soumise, qui manque payer bien cher son seul moment d’indépendance. Celle du roman est une jeune femme instruite, intelligente, brillante, qui ne se laisse pas impressionner. Dans le conte, il faut l’intervention des deux frères pour sauver la protagoniste. Dans le roman, Saturnine règle seule le problème, et de façon brutale, sans rien de cette douceur qu’on dit féminine. Si la morale simple – c’est-à-dire sans interprétation psychanalytique – du conte de Perrault est : « femmes, si vous désobéissez à votre mari, il pourra vous en cuire ! », celle du roman d’Amélie Nothomb serait sans doute : « Femmes, mes sœurs, soyez intelligentes, et rien ne vous arrivera. » Amélie Nothomb livre donc un palimpseste du conte de Perrault dont elle conserve le titre presque à l’identique, sûre qu’elle est d’évoquer dans l’esprit du lecteur l’image du méchant mari au couteau sanglant. Pourtant, don Elemirio a le visage glabre, et jamais il n’est désigné sous le sobriquet de la Barbe bleue. La problématique de ce palimpseste est actualisée : le monde moderne est incarné par Saturnine, qui a le dernier mot face au tenant du monde ancien qu’est don Elemirio.

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