Belle du Seigneur

par

Une histoire d'amour absolue

L’histoire d’amour de Belle du Seigneur fait figure de l’histoire d’amour absolue (entre Ariane et Solal) de la littérature depuis la sortie de ce chef d’œuvre, salué par la critique comme chef-d’œuvre absolu par J. Kessel, ou encore une œuvre ” comme une culture en produit une douzaine par siècle ” disait F. Nourissier. La particularité de cette histoire d’amour c’est qu’elle ne s’exprime pas uniquement par les dialogues entre les deux amants, mais aussi et surtout par la superposition des voix des personnages, exprimant leur désir, leur amour, leurs sentiments, leurs craintes au travers de nombreux monologues, mode de narration emprunté au théâtre, imprimés en italique. Ces passages peuvent être drôles ou émouvants, ils surprennent le lecteur et permettent de mieux comprendre ce que les personnages pensent au plus profond d’eux-mêmes, de leur relation à l’autre.

 

Cette histoire d’amour, qui est clairement un amour fou, dans tous les sens du terme, est marquante car infiniment poétique, parfaite, dénuée de tout inconvénient, entre Ariane, jeune femme magnifique, ( aux ” seins fastueux ” ) épouse de Adrien Deume qu’elle exècre, et Solal, bel homme séducteur qui n’hésite pas à devenir l’amant d’une femme mariée qui s’ennuie. Évidemment, cette histoire aux apparences idyllique n’a rien de naturel ni de réaliste, et cela ne peut durer éternellement. Leur amour fou est ainsi dépeint, dès leur rencontre: ” Solennels parmi les couples sans amour, ils dansaient, d’eux seuls préoccupés, goûtaient l’un à l’autre, soigneux, profonds, perdus. Béate d’être tenue et guidée, elle ignorait le monde, écoutait le bonheur dans ses veines, parfois s’admirant dans les hautes glaces des murs, élégante, émouvante, exceptionnelle, femme aimée, parfois reculant la tête pour mieux le voir qui lui murmurait des merveilles point toujours comprises, car elle le regardait trop, mais toujours de toute son âme approuvées, qui lui murmurait qu’ils étaient amoureux, et elle avait alors un impalpable rire tremblé, voilà, oui, c’était cela, amoureux, et il lui murmurait qu’il se mourait de baiser et bénir les longs cils recourbés, mais non pas ici, plus tard, lorsqu’ils seraient seuls, et alors elle murmurait qu’ils avaient toute la vie, et soudain elle avait peur de lui avoir déplu, trop sûre d’elle, mais non, ô bonheur, il lui souriait et contre lui la gardait et murmurait que tous les soirs ils se verraient.  ”

 

Ce genre de structure sentimentale, un homme trompé par sa femme magnifique, avec un amant bien plus charmant que lui et qui se joue de lui, se rapproche d’ailleurs de la comédie sentimentale, que ce soit Molière ou Marivaux. L’inspiration est donc puisée dans les classiques de la littérature des siècles passés. 

 

En effet, Ariane passe énormément de temps à prendre soin d’elle, en attendant la venue de son amant, afin que tout soit parfait entre eux, que jamais il ne puisse ne plus l’aimer : ” Ô débuts de leur amour, préparatifs pour être belle, folie de se faire belle pour lui, délices des attentes, arrivées de l’aimé à neuf heures, et elle était toujours sur le seuil à l’attendre, sur le seuil et sous les roses, dans sa robe roumaine qu’il aimait, blanche aux larges manches serrées aux poignets, ô débuts, enthousiasmes de se revoir, aimantes soirées, longues heures à se regarder, à se parler, ô délices de se regarder, de se raconter à l’autre, de s’entrebaiser, et après l’avoir quittée tard dans la nuit, quittée avec tant de baisers, il revenait parfois, une heure plus tard ou des minutes plus tard, ô merveille de la revoir  ” Passionnée et soumise, sensuelle et dévouée, elle veut toujours être la plus belle pour Solal. Ce dernier, qui dès le début de l’intrigue tombe éperdument amoureux d’Ariane va s’évertuer, non sans mal, à la conquérir.

 

Solal ira jusqu’à s’introduire chez Ariane et son mari à la suite d’une soirée au cours de laquelle il l’avait aperçue ” Au premier battement de ses paupières, je l’ai connue. C’était elle, l’inattendue et l’attendue, aussitôt élue en ce soir de destin, élue au premier battement de ses longs cils recourbés. […] Elle, c’est vous. ”il lira son journal intime et lui déclarera sa flamme, déguisé en vieillard. Suite au refus d’Ariane, il lui jure de la séduire (dans le chapitre ” les yeux frits ‘), promeut son mari, Adrien, fonctionnaire ambitieux mais stupide, afin de l’éloigner de sa femme. Solal est donc tout son contraire, et on comprend ce qui a pu plaire chez lui à Ariane : le personnage de Solal est un bel homme d’origine grecque, bien placé à la SDN, droit, intransigeant, à la recherche de l’absolu, de l’idéal, et voué à une passion amoureuse qu’il veut parfaite, d’un amour pur et sans défaut, quelque chose de quasiment inhumain finalement. Il fait tout pour que Ariane croie également à ” un amour immaculé ”, c’est cela qui amène Ariane à devenir la dévouée de Solal, ce qui paraît romantique au départ, puis de plus en plus dangereux, quand on connait ses pensées, ses réflexions et sa dévotion totale pour lui plaire. Ils ont comme passé un pacte amoureux, et chacun fait tout pour s’y tenir.

Évidemment, cet idéal absolu conduit à se poser la question suivante : ce genre d’amour parfait existe-t-il, ou cela ne peut-il relever que du rêve ? Le manque de naturel aura raison de cet amour absolu, qui débute pourtant bien : ” Agenouillés, ils étaient ridicules, ils étaient fiers et beaux, et vivre était sublime  ”.

 

On voit donc les supercheries pour se séduire, les charmes et les artifices dont chacun doit user pour parvenir à ses fins ; chacun joue donc un rôle, bien loin du naturel humain, ce qui fausse les relations et la manière d’appréhender l’amour. Solal n’avoue-t-il pas lui-même à demi-mot jouer à un jeu, endosser un rôle, lorsqu’il évoque Don Juan, comme un quasi modèle pour lui ?

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