Beloved

par

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Toni Morrison

La jeunesse de Toni
Morrison, écrivaine américaine née Chloe Ardela Wofford à Lorain (Ohio,
États-Unis) en 1931 dans une famille
ouvrière, est imprégnée d’histoires, celles qu’elle lit – elle aime
particulièrement Léon Tolstoï et Jane Austen –, et celles que son père lui
raconte, issues du folklore de la communauté noire. À douze ans, devenue
catholique, elle reçoit le prénom de baptême Anthony, qui fournira le
« Toni » de son nom d’écrivaine. Elle obtient d’abord un diplôme d’anglais à l’université Howard (Washington, D.C.) en
1953 avant de valider son Master of Arts à l’université Cornell (Ithaca, État de New York), appartenant à l’Ivy League,
deux ans plus tard ; son mémoire porte alors sur le thème du suicide dans
les œuvres de William Faulkner et Virginia Woolf. Elle enseigne ensuite
l’anglais à Houston (Texas) puis à Howard. Après un mariage, deux enfants et un
divorce en 1964, elle devient rédactrice de manuels à Syracuse (État de New
York) avant de rejoindre la maison d’édition Random House à New York. En parallèle de ses activités d’édition, dans le cadre
desquelles elle favorise la publication d’auteurs
noirs
, elle continue d’enseigner, notamment à l’université Yale (Connecticut).

C’est par le biais d’une
nouvelle qu’elle écrit dans le cadre d’un groupe informel réunissant poètes et
écrivains à l’université Howard, et qu’elle développe en roman, qu’elle
commence sa carrière littéraire. L’héroïne de
L’Œil le plus bleu (The Bluest Eye), qui paraît en 1970, une jeune Noire nommée Pecola, a
honte de son apparence, de ses yeux et de peau, et rêve d’avoir la peau blanche
et les yeux bleus. Le cadre en est la ville de naissance de l’auteure, dans
l’Ohio, aux lendemains de la Grande Dépression. Les thèmes de l’inceste et du viol d’un enfant sont abordés, ce qui vaudra au livre des campagnes
pour le faire disparaître des écoles et des bibliothèques. En 1973 paraît Sula, un nouveau roman
qui raconte l’histoire de deux fillettes noires qui, après avoir vécu
l’expérience traumatique de la mort d’un enfant que l’une d’elle a provoquée de
manière non intentionnelle, grandissent de façon très divergente. L’une se
marie et embrasse une existence conventionnelle, alors que l’autre, Sula, au
caractère plus sauvage, mène une existence erratique, et s’attire les foudres
de la communauté en se donnant à des hommes blancs. Alors qu’elle est de retour
dans sa ville d’origine après une période de dix ans d’absence, véritable bouc émissaire, elle a pour effet de
cimenter la communauté. Ses frasques
se poursuivent et elle provoque même la rupture du couple de son amie,
développant une relation avec le mari. Avant sa mort, aura tout de même lieu
une réconciliation sans grande chaleur avec son ancienne amie, mais avec sa
disparition l’harmonie de la ville soudain est brisée. L’œuvre lui vaut une
nomination au National Book Award.

C’est avec son roman suivant, Le
Chant de Salomon
(Song of Solomon), paru en 1977, que Toni Morrison attire à
l’échelle nationale l’attention sur son travail. L’œuvre raconte le parcours de
Milkman, un Noir qui, parti chercher un trésor familial prétendument caché dans
le Sud du pays, va se trouver plongé dans les origines de sa famille, au gré
d’épisodes situés entre le réalisme
et la magie. Le roman, très inspiré
de légendes et du folklore de la
communauté noire américaine, parle du déracinement,
de la généalogie tronquée des
descendants d’esclaves, du racisme
bien sûr, et d’une justice qui lui est propre. Le livre est le premier d’un
auteur noir, depuis 1940, à figurer dans la sélection du Book-of-the-Month Club.
Le roman que Morrison fait paraître en 1981,
Tar
Baby
, est plus mineur ; il raconte une histoire d’amour compliquée
entre deux Noirs issus de milieux sociologiques très différents. Son roman
suivant, Beloved, publié en 1987,
inspiré par un fait divers survenu en 1856 dans l’Ohio, propulse à nouveau
Morrison au premier rang du monde des lettres, et lui vaut même le prix Pulitzer et l’American Book Award.
Sa protagoniste, Sethe, vit hantée par le souvenir de sa fille qu’elle a tuée
toute petite lors de sa tentative de fuite de la plantation où elle était
maintenue en esclavage, et ce pour lui épargner sa propre condition. Le
souvenir de cette fillette, sacrifiée dans un tragique geste d’amour maternel,
se matérialise sous les traits d’une jeune femme réelle qui, des années plus
tard, se présente un jour à Sethe et commence à vivre avec elle. La construction narrative du livre est complexe, suivant un va-et-vient entre
présent et passé, qui traduit le difficile
apprentissage de la liberté
. Le récit oscille sans arrêt entre réalisme et surnaturel, rêve et réel. La tradition
afro-américaine
se fait sentir dans la dimension burlesque de bien des épisodes. L’œuvre figure régulièrement sur
des listes répertoriant les ouvrages d’importance « qu’il faut avoir
lus ». Elle est adaptée au cinéma en 1998 dans un film de Jonathan Demme
avec Oprah Winfrey et Danny Glover dans les rôles principaux.

En 1992
paraît Jazz, roman où l’auteure continue d’explorer l’histoire des Noirs américains, en
parlant du Harlem des années 1920, mais aussi du Sud des États-Unis du milieu
du XIXe siècle. L’auteure tente de reproduire par la littérature les
compositions de morceaux de jazz, en multipliant
notamment les points de vue autour
d’un même événement, passant sans arrêt d’un personnage à l’autre et alternant différents rythmes. En 1993, Toni Morrison obtient le prix Nobel de littérature, le jury
suédois notant la force visionnaire de ses œuvres et leur puissance poétique.
En 2014, elle est toujours le dernier auteur américain à l’avoir reçu. En 1997, Paradis (Paradise)
vient compléter la trilogie
commencée avec Beloved. L’auteure se
focalise ici sur une ville de l’Oklahoma de quelques centaines d’habitants
noirs, un véritable ghetto choisi par
eux pour obvier à la discrimination opérée par les Blancs. Vivant repliés sur
eux-mêmes, obéissant à une dure loi
puritaine
, ils font montre de la même intolérance
que l’on retrouve chez les racistes blancs. Le roman Love, paru en 2003, est à nouveau basé sur une
narration erratique qui tourne autour de femmes réunies par leurs liens avec
Bill Cosey, un homme mort quarante ans plus tôt. Comme dans Beloved, une communication s’établit
entre le monde des vivants et des morts, par le truchement d’un certain Junior.
Un
don
(A Mercy) qui paraît en 2008
continue d’explorer les racines du
racisme
aux États-Unis, en remontant cette fois au XVIIe siècle et en ressuscitant le monde archaïque des
colonies. L’écrivaine évoque également les pratiques religieuses de l’époque et
se penche surtout sur le traitement
réservé aux femmes
. Pour écrire cette œuvre l’auteure s’est appuyée sur une
importante recherche universitaire. Le
roman Home en 2012 raconte
la réadaptation d’un soldat noir américain de vingt-quatre ans, de retour au
États-Unis après avoir combattu lors de la guerre de Corée. Rejoignant la ville
de son enfance, il doit affronter d’anciens démons familiaux outre ceux de la
guerre.

 

Pendant sa carrière littéraire, Toni Morrison a continué
d’enseigner, notamment à Princeton,
de 1989 à 2006, où elle a mené des ateliers d’écriture et réuni des étudiants
talentueux avec des artistes pour développer des collaborations.

L’œuvre de Toni Morrison a participé, à côté des
travaux historiques, à l’évolution de la perception de la communauté noire aux
États-Unis, à la réécriture d’une mémoire collective et au rétablissement d’une identité bafouée. Ses romans se
distinguent surtout par leur narration
complexe
, éclatée, leur réalisme magique pour plusieurs, les
résonances poétiques d’un texte à cheval
entre oralité et écrit
. Son utilisation du burlesque, du merveilleux
et de l’insolite aide son propos à
échapper à tout manichéisme, à tout regard dogmatique. Elle se veut une exploratrice
qui sème l’ambiguïté et l’incertitude au cœur même de ses
fictions, qui apparaissent par là énigmatiques
et ouvertes.

 

 

« Beloved risquait de partir. De partir avant que Sethe puisse
lui faire comprendre que […] tout Blanc avait le droit de se saisir de toute
votre personne pour un oui ou pour un non. Pas seulement pour vous faire
travailler, vous tuer ou vous mutiler, mais pour vous salir. Vous salir si
gravement qu’il vous serait à jamais impossible de vous aimer. Vous salir si
profondément que vous en oubliiez qui vous étiez et ne pouviez même plus vous
en souvenir. Et qu’alors même qu’elle, Sethe, et d’autres étaient passés par là
et y avaient survécu, jamais elle n’aurait pu permettre que cela arrive aux
siens. Le meilleur d’elle, c’étaient ses enfants. Les Blancs pouvaient bien la
salir, elle, mais pas ce qu’elle avait de meilleur, ce qu’elle avait de beau,
de magique – la partie d’elle qui était propre. »

 

Toni Morrison, Beloved, 1987

 

« Je cassais les poupées blanches. Mais
l’écartèlement des poupées n’a pas été la véritable horreur. La chose vraiment
horrible a été le transfert des mêmes impulsions sur les petites filles
blanches. L’indifférence avec laquelle j’aurais pu leur donner des coups de
hache n’avait d’égal que mon désir de le faire. Découvrir ce qui
m’échappait : le secret de la magie qu’elles tissaient sur les autres.
Qu’est-ce qui faisait que les gens les regardaient en disant : « Aaaah »,
et jamais en me regardant ? L’œil en coin des femmes noires quand elles
les croisaient dans la rue, et la douceur possessive de leur contact quand
elles les touchaient. Si je les pinçais, leurs yeux – contrairement à l’éclat
stupide des yeux de poupées – se fermaient de douleur et leur cri n’était pas
le grincement de la porte de la glacière, mais un fascinant hurlement de
douleur. Quand j’ai appris à quel point cette violence désintéressée était
repoussante, parce que désintéressée, ma honte chercha un refuge. La meilleure
cachette était l’amour. D’où la conversion du sadisme primitif en haine
fabriquée et en amour hypocrite. »

 

Toni Morrison, L’Œil le plus bleu, 1970

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