Beloved

par

Un roman psychologique sur la réparation de l’identité

Dans unetentative vaine d’oublier l’expérience de l’aliénation par l’esclavage, laperte de son identité, l’oubli de soi et la négation de son existence en tantqu’être humain, la plupart des esclaves refoulent ces souvenirs et rayent ainside leur mémoire une partie de leur vie. Aussi la découverte de la libertéest-elle une expérience étrange comme le démontre ce passage : « Mais, subitement, elle vit ses mainset pensa avec une clarté si simple qu’elle en était éblouissante : “Cesmains m’appartiennent. Ce sont mes mains.” »

 Cependant, ce comportement naturel qui tend àeffacer une partie de sa propre existence et une partie de soi suitinvolontairement le même processus que l’esclavage lui-même. Il ne contribuepas à la reconstruction de la personne et à la reconnaissance de son intégrité,mais à la dissimulation de ce qu’on a forcé cette personne à être. Tenterd’oublier la période de l’esclavage, ne pas en parler, est donc un pas de plusdans la perte de son identité et c’est ce sur quoi l’auteure nous invite àréfléchir.

Ainsi, Sethe,Paul D. et Denver ont tous trois fait l’expérience de cet oubli d’eux-mêmes, dela perte de cette identité qui ne peut être retrouvée vraisemblablement que parla reconnaissance et l’acceptation du passé et non en tentant d’oublier ce quiest pourtant devenu une donnée inamovible. La période pendant laquelle ilsétaient esclaves a constitué un vol de leur identité, c’est donc en affrontantle souvenir de cette servitude qu’ils pourront se souvenir de qui ils étaientavant et de ce qu’on leur a pris. C’est dans le personnage de Beloved que semanifeste ce refoulement. Elle représente les souvenirs réprimés, incarnés enune jeune fille qui force ceux qui l’entourent à se rappeler et à se confronterà leur passé.

Selon ToniMorrison, l’esclavagisme divise un être humain en morceaux épars, fracturantson intégrité. Aussi, à la question de savoir son nom, Baby Suggs s’exprimesans détour ainsi : « Rien. […]J’ai pas de nom du tout. »

L’identité despersonnages, qui est constituée de douloureux souvenirs, d’un passé dont ilsont honte et qui les torture, qu’ils préfèrent renier et garder à distance parun pseudo-oubli, devient finalement une obsession, et les transforme en dessubstituts d’eux-mêmes qui, finalement, ne sont pas eux-mêmes. L’auteurevisualise cette identité dilapidée comme un puzzle à reconstruire, à travers undialogue nécessaire et la reconnaissance des moments douloureux car, comme ellele fait si bien dire à l’un de ses personnages : « Y a rien qui guérisse sans douleur ». Si l’oubli nesignifie pas la perte de la souffrance, alors il faut se confronter à cettesouffrance pour l’accepter et ne plus la voir comme une scission en soi-même.Paul D., Baby Suggs et Sethe sont tous trois incapables, finalement, de sereconstruire en gardant leur souffrance à distance, aussi doivent-ils, par laparole, se libérer de ce fardeau. De plus, imaginer un souvenir ne fait pas delui quelque chose de réel, car la perception que les personnages en ont changeet fluctue au fil de leur réflexion, d’où la nécessité de mettre des mots surla souffrance pour la rendre existante, presque matérielle, et pour que lesmorceaux du puzzle aient quelque chose de tangible et définissable sur quoi serassembler.

Ainsi, tout leroman de Toni Morrison est basé sur des personnages à l’identité perdue, qui sevoient confrontés aux deux extrêmes pour la retrouver : la tentante perspectivede la mise à l’écart du passé, et l’acceptation par la parole de la souffrancevécue, qui finalement reconstruit l’être humain.

 

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