Boris Godounov

par

Boris, usurpateur complexe et complexé

Si l’on se réfère au compte des vers, Boris est un rôle mineur considérant qu’il donne son nom à la pièce ; mais tout se rapporte à lui. Son meurtre du petit Dimitri et son usurpation du trône planent au-dessus de tout. Qu’il soit un tsar moins sanglant qu’Ivan le terrible (ce qui n’est pas difficile) ne lui apporte donc aucune grâce. On refuse de l’accepter de plein gré, surtout qu’il n’est « qu’un esclave, qu’un Tartare, qu’un fils de bourreau ». Pourtant il a des qualités en tant que tsar, surtout son goût pour la méritocratie plutôt que la promotion due au sang noble. Homme venu de rien devenant monarque, on peut le comprendre à cet égard.

Il veut aussi être clément : il exile au lieu d’exécuter, devenant là un précurseur de la justice du temps de Pouchkine, où l’exil en Sibérie ou ailleurs est chose commune. Pouchkine lui-même a souvent été banni. Mais le goût de Boris pour la justice et la clémence n’est pas immuable, et sous la pression des événements on le verra devenir de plus en plus tyrannique. Harcelé de problèmes sur lesquels il n’a aucun contrôle – disette, mort de son gendre – il se retrouve en plus généralement détesté, malgré tout le bien qu’il fait. Incapable d’oublier le crime qui l’a conduit au trône, il est tourmenté, ne dormant presque pas. Le meurtre de Dimitri pèse sur sa conscience. Cette bataille entre son désir d’être un bon tsar et son incapacité à l’être, entre le désir de régner, de voir son fils lui succéder et sa conscience, concentre en lui les grandes lignes de la pièce : il n’y aura pas plus de paix en Russie que dans son âme tant qu’il sera sur le trône. Le meurtre de Dimitri a tout déchiré, la cour, le pays, lui ; il s’oppose à la bonté naturelle recherchée chez un tsar, permet à la révolte de se trouver un porte-enseigne, donne une excuse aux nobles pour se détourner de lui. Boris se trouve dans une situation difficile où la seule possibilité d’enrayer la révolte de ceux qui croient au retour de Dimitri est de confirmer encore et encore la mort de l’enfant – ce qui ne peut faire qu’accroître l’horreur des gens pour l’infanticide. Il est tiraillé par le fait que s’il s’avérait que le prétendant était en effet Dimitri, sa conscience pourrait peut-être s’éclaircir.

Malgré ce que croit son peuple, Boris n’est donc pas un monstre : c’est un homme complexe, et même un homme bon qui a commis un acte monstrueux par goût du pouvoir. Pouchkine entre là dans la lignée de ceux qui proclament que le pouvoir corrompt inéluctablement.

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