Boris Godounov

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Commentaire sur le moderne et censure

Cette société de faux-semblants n’a pas qu’un peu à voir avec la société où vit Pouchkine. La censure a de multiples raisons de rejeter la pièce, complétée en 1825, et publiée en 1831 seulement.

En 1825, le tsar Alexandre I meurt aux confins de l’Empire, en Sibérie, et cette disparition suscite une crise constitutionnelle. L’héritier présomptif, Constantin, frère de l’empereur défunt, refuse d’accéder au trône ; selon les lois de la succession c’est donc le deuxième frère, Nicolas, qui lui succède. Mais malgré ses désirs, Constantin, réputé libéral (ce qui expliquerait son choix de ne pas accepter la couronne), est appuyé par bon nombre de membres de la classe des officiers et des gradués des universités qui désirent voir un assouplissement de la rigidité conservatrice du monde russe et qui ont peur des tendances autoritaires de Nicolas. Ce dernier, militaire de la tête aux pieds, n’est pas particulièrement intelligent, mais il est mû par un sens inné du devoir, il est conservateur et autocrate de nature, et ne désire pas devenir tsar mais ne voit aucun autre possibilité. Il réprimera de façon sanglante la tentative de coup d’État que feront à Saint-Pétersbourg les officiers. C’est ladite insurrection décembriste. Matée aux balles et aux baïonnettes, elle est suivie par une série de pendaisons et d’exils. Nicolas Ier s’impose par la force, et instaure ce que craignaient les décembristes, le plus réactionnaire gouvernement d’Europe. Une discipline militaire s’impose à travers le pays, seule forme de gouvernement que Nicolas comprend, et la censure est particulièrement active.

On comprend aisément que dans une telle atmosphère une pièce mettant en scène une succession controversée et une insurrection populaire contre un gouvernement tyrannique friand d’exils sera vue d’un mauvais œil par les censeurs, d’autant qu’elle vient de la plume d’un auteur qui, convoqué au Palais d’hiver par Nicolas et questionné sur ce qu’il aurait fait en décembre s’il s’était trouvé à Saint-Pétersbourg, clame fièrement qu’il aurait été en première ligne avec les rebelles. Nicolas, qui apprécie la bravoure, ne fera rien de plus contre lui, mais il n’en demeure pas moins que l’empereur n’est pas prêt à laisser se propager les idées dangereuses dont Pouchkine a farci sa pièce.

Car au milieu de l’anarchie qui domine Boris Godounov se trouvent des idées bien subversives. On remarquera que l’auteur met en scène un de ses ancêtres, et il n’est pas insensé de croire que Pouchkine lui donne ses propres opinions. On pense surtout à la scène où le personnage Pouchkine affirme que la force de Dimitri lui vient, non pas de la puissance militaire, mais de l’opinion publique. Oser suggérer que c’est le peuple qui confère la légitimité, plutôt que de considérer qu’elle est une chose à part et immuable, est subversif à l’extrême pour Nicolas – même si historiquement Pouchkine est rigoureusement exact, Boris ayant été choisi comme tsar par une assemblée du peuple, tout comme le sera Michel Romanov, ancêtre de Nicolas.

Mais tout en donnant le pouvoir au peuple, Pouchkine ne suggère pas que le peuple risque de faire un bon usage de ce pouvoir. On le voit indécis et flottant, apte à suivre qui crie le plus fort. On pourrait donc utiliser cet aspect de la pièce pour affirmer que le peuple a besoin d’un autocrate. On notera aussi que l’auteur prend soin de mettre dans la bouche du personnage Pouchkine un commentaire sur les Romanov considérés comme « espoirs de la patrie ». La philosophie autocratique de la Russie repose sur la base paternaliste selon laquelle le peuple est un enfant qui a besoin d’un père, et qu’il aime son empereur comme un enfant son parent. C’est pourquoi les censeurs n’approuvent pas l’inconstance du peuple dans Boris et insisteront notamment sur un changement majeur à la toute fin de la pièce. Originellement, après l’assassinat des enfants de Boris, lorsque Mosalsky commande au peuple de saluer Dimitri juste après avoir proféré l’évident mensonge que les enfants se sont suicidés, le peuple faisait exactement ce qu’on lui demandait. Les censeurs rayèrent cette fin, imposant un silence désapprobateur du peuple. La chose se sut, et la phrase « Le peuple demeure silencieux » devint proverbiale en Russie pour désigner la censure.

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