Boris Godounov

par

L’ombre d’Ivan le terrible : Pouchkine et l’histoire

Bien que, comme son modèle Shakespeare, Pouchkine ne se soucie guère de la vérité historique des incidents qu’il présente sur scène, il a néanmoins un grand respect pour la vérité des événements au sens large du terme. Pouchkine est après tout un historien, qui travaillait à une œuvre sur Pierre le Grand au temps de sa mort. Bien des dimensions de son personnage principal se retrouvent dans les chroniques : sa générosité, sa clémence, son amour de sa famille. De même les désastres du règne sont rigoureusement exacts. S’il n’a jamais été prouvé que le véritable Boris ait fait tuer le jeune Dimitri (on parle souvent plutôt d’une crise d’épilepsie alors que l’enfant jouait avec un couteau), il est vrai qu’on le blâmait de cela et qu’on mettait à son compte la famine qui ravageait le pays. Ministre respecté du temps où il administrait le pays, on ne lui pardonna jamais d’avoir pris le trône après la mort du dernier des Rurik, dynastie qu’il avait servi. Le snobisme de Shouisky et de Vorotinsky à la première scène est donc lui aussi historique.

Pouchkine mise aussi sur la connaissance historique de son public. La victoire du prétendant n’arrangea rien pour la Russie ; au contraire, ce fut le début de ce qui est connu dans l’histoire russe comme « le temps des troubles », un temps de misères où se succèdent des prétendants au trône dans une tuerie qui ravage le pays et qui ne finira qu’en 1613 quand les nobles se mettent enfin d’accord sur l’accession de Michel Romanov au trône, inaugurant là le règne de trois siècles de cette dynastie. Deux autres faux Dimitri surgiront, alors que des nobles d’autres familles tenteront de se faire tsar ; Shouisky lui-même règnera un moment. Presque tous ces prétendants à la couronne finiront assassinés. Le public de Pouchkine sait tout cela, et ne ressentira donc aucun soulagement à la fin de la pièce. C’est-à-dire que si la connaissance de l’histoire russe n’est pas nécessaire à l’appréciation de la pièce, elle y ajoute néanmoins une dimension tout à fait autre – surtout que les personnages de la pièce eux-mêmes sont tous très conscient de l’histoire.

Car plane au dessus de tout le drame l’ombre d’Ivan le terrible. Premier homme à se faire sacrer tsar de toutes les Russies, créateur de l’État russe tel qu’il perdura, Ivan est le monarque idéal qui reste dans les mémoires des personnages. Redouté et autocratique, son souvenir se fait sentir à chaque moment. Boris ne peut gagner, subissant le contraste qu’offre cette personnalité gigantesque. Bien que ce soit son fils qui vienne de mourir au début de la pièce et non pas lui-même, c’est de la fin de sa lignée que Boris profite pour grimper sur le trône, fin qu’il a d’ailleurs assurée en faisant assassiner Dimitri. Ce faisant il a soustrait le peuple à la dynastie légitime des Rurik, créant le vide où tourbillonnent tous les troubles à venir. Il essaie donc de remplacer une idole et ne peut qu’apparaître petit. Car tout le monde se souvient d’Ivan, de Shouisky à Varlaam ; et Ivan est le contraire absolu de Boris. Monarque légitime là où Boris est un usurpateur ; guerrier victorieux qui a créé un État là où Boris ne peut guère tenir le sien ; gagnant son surnom de Terrible par la sévérité de ses punitions alors que Boris use de la clémence. Bien qu’ayant côtoyé Ivan comme ministre (l’historique Ivan jouait aux échecs avec Boris au moment de sa mort), Boris n’a su prendre de lui sa majesté. Tous se réfèrent à Ivan comme l’image de ce que devrait être un tsar, et Boris n’en a pas l’envergure.

Tout comme Grishka, d’ailleurs. Le prétendant se révèlera être, malgré ses belles paroles, simple, de mauvais conseil, et protégé par la chance plutôt que par ses mérites. Bien qu’il dise tout ce qu’il faut pour paraître un bon monarque, ses actions ne nous laissent aucune espérance qu’il en sera un – et l’histoire confirme ces pressentiments.

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