Boris Godounov

par

Grishka le prétendant, le faux espoir du peuple

On pourrait s’attendre à ce que Pouchkine, révolutionnaire lui-même, se soit attaché au personnage de Grishka et en ait fait un héros abattant la tyrannie ; mais fidèle à l’histoire et à son concept cynique du pouvoir, il n’en fait rien. Au contraire des modèles shakespeariens, on ne trouvera ici aucune restauration de la légitimité mais une version fausse de celle-ci. Le trône est capturé par un moine en fuite, renégat, doué de bonne fortune et d’une langue bien pendue, porté par une foule rassemblée par une illusion et appuyé d’étrangers qui voient là la possibilité d’affaiblir l’État russe. Il n’y a donc pas de message moral à tirer de la chute de Boris : ce qui le remplace ne sera pas mieux.

En fait, il sera bien pire : Pouchkine (et l’histoire) ne nous laissent aucun doute là-dessus. Non seulement fait-il cause commune avec les Polonais, ennemis traditionnels, mais il se convertit au catholicisme pour avancer ses projets. Le Patriarche de l’Église Orthodoxe nous a déjà informé que viser l’accès au trône est de l’hérésie ; surenchérissant sur cette faute, Grishka se fait mécréant. C’est donc comme envahisseur étranger que Grishka rentrera en Russie, et même si le peuple se rallie à lui, ayant vu ses hypocrisies le lecteur ne fera pas de même.

Grishka est « faux » de toutes les manières : faux moine, faux Dimitri, faux espoir du peuple, et aussi faux lorsqu’il se présente comme un bon choix de monarque. S’engageant dans une bataille à quinze contre cinquante parce que blessé dans son amour-propre en apprenant que son ennemi dit des vérités de lui, il ne trouve rien de mieux à faire, une fois défait, que de geindre sur un cheval mort. Amouraché de Marina, il ne pourra même pas conserver le secret sur lequel tout repose, celui de sa fausse identité. Comme le dit le personnage Pouchkine, représentant de l’auteur, ce n’est que grâce à dame Fortune qu’il réussit quoi que ce soit, et il plonge le peuple qu’il dit tant aimer dans des années de guerre et de misère, trahissant là tous les espoirs de celui-ci.

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