Ce qui fut sans lumière

par

Un questionnement intime

            Quoiqu’il soit fait mention ici ou là d’une compagne ou de compagnons, dans l’ensemble le narrateur se présente comme solitaire dans sa demeure, seul face à lui-même et à ses souvenirs : « J’ai à demeurer seul ».

            Peut-être est-ce aussi cette solitude qui le pousse à être aussi attentif aux mouvements de la nature qui l’entoure. Son regard de poète est très précis, comme ultrasensible. Il voit des symboles, des signes ou des épiphanies dans les choses les plus infimes : « Le voyage de l’homme, de la femme est long, plus long que la vie, / C’est une étoile au bout du chemin, un ciel / Qu’on a cru voir briller entre deux arbres. / Quand le seau touche l’eau, qui le soulève, / C’est une joie puis la chaîne l’accable ». Ici le poète file une métaphore sur le sens de la vie à partir des mouvements d’un seau au fond d’un puits.

            Il se remémore son enfance, qui lui est sans doute rappelée par le fait de se trouver à nouveau dans cette maison de famille : ainsi le poème « Une pierre », qui décrit l’enfant qu’il était et dont les traces de pas sont maintenant accompagnées de celles de sa compagne. On peut sentir ici la surprise de l’adulte prenant conscience de sa propre maturité, dont il n’avait pas anticipé le développement. Dans un poème, il serre la main de son amante endormie, et décrit cette main comme étant « l’enfance qui s’achève ». Il est ici question d’un passage d’un état à un autre, d’une transition par l’espace à la fois vacant et lourd de souvenirs de cette maison isolée dans laquelle le poète semble errer jour après jour, absorbé par ses pensées.

            Le poète s’interroge aussi beaucoup sur son art, la « puissance infirme du langage » : « Les mots / Ont ceci de cruel qu’ils se refusent / À ceux qui les respectent et les aiment / Pour ce qu’ils pourraient être, non pour ce qu’ils sont ». Il revient « à l’origine », à ce « jardin de quand j’avais dix ans ». Il remet en question son activité de poète, se sent inutile : « J’ébauche une constellation mais tout se perd » ; « Aimer cette lumière encore ? Aimer ouvrir / L’amande de l’absence dans la parole ? ». On est ici face à une vraie remise en question de la vocation artistique. Selon lui, la nature est supérieure à la poésie : « Terre, ce qu’on appelle la poésie / T’aura tant désirée en ce siècle, sans prendre / Jamais sur toi le bien du geste d’amour ! ».

            Les premiers poèmes du livre sont pleins de questions et d’incertitudes, mais peu à peu, comme si la proximité de la nature était un apaisement, la parole se fait plus assurée et généreuse. Le poète reprend pied grâce à la nature, il se reconstruit dans sa maison solitaire qui lui donne une leçon de vie, en quelque sorte : « Et vois, la pierre / À des mots infinis dans l’herbe du seuil, / Et là, dans la chaleur, / Ce qui n’a pas de paix est la paix encore ». Il apprend des éléments qui l’entourent. Il apprend sur l’amour en regardant les branches tordues par le feu dans la cheminée, et qui lui rappellent deux corps d’amants. Petit à petit le poète reprend le contrôle de lui-même, il passe avec succès l’épreuve de la remise en question et clôt le livre sur un poème mystérieux évoquant une lampe, « tache d’espérance », éclairant sans doute le poète, « qui veille parce qu’il ne sait pas mourir ». On peut sans doute voir ici le topos de l’artiste créant par peur de la mort et cherchant à maîtriser le temps au mouvement de son art, dont le succès peut lui assurer un genre d’immortalité. Après ce premier couplet menaçant, le poète balaie toute inquiétude : la lampe reste allumée en journée pour l’homme qui dort paisiblement.

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