Celui qui n'avait jamais vu la mer

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J. M. G. Le Clézio

Jean-Marie Gustave Le
Clézio est un écrivain franco-mauricien né en 1940 à Nice d’un père chirurgien et de la cousine germaine de
celui-ci – tous deux sont issus de Bretons émigrés à l’île Maurice au XVIIIe
siècle. S’il étudie au lycée Masséna à Nice, à l’université de la ville puis à
Aix-en-Provence, Londres et Bristol, c’est la culture mauricienne qu’il dit prédominer chez lui. Ses études de lettres se concluent en 1964 sur un
mémoire traitant de la solitude dans l’œuvre d’Henri Michaux, qu’il rencontre
pour l’occasion alors qu’il est déjà un écrivain publié. Il se souvient de ses
premières expériences d’écrivain à huit ans, rédigeant deux récits à bord du Nigerstrom qui devait le conduire avec
sa mère et son frère jusqu’à son père travaillant en Afrique. Ce trajet initiatique imprègnera son œuvre à venir. Autre
souvenir marquant de sa jeunesse, ayant trait au voyage, l’écrivain se
souviendra d’avoir trouvé à quinze ans dans une valise les plans et croquis
d’une expédition entreprise par son grand-père sur l’île Rodrigues, à l’est de
l’île Maurice, à la recherche du trésor d’un corsaire. Grand lecteur, il goûte
particulièrement les œuvres d’écrivains faisant voyager et explorateurs
eux-mêmes : Conrad, Kipling, Camille Douls, Charles de Foucauld, Rimbaud.

La carrière littéraire de Le Clézio commence de façon précoce : il écrit Le
Procès-verbal
en 1962 et les éditions Gallimard, qui ont reçu le
manuscrit par voie postale, publient ce premier roman en 1963. À travers le héros, Adam Pollo, un jeune homme asocial et
inactif vivant, de façon quasi primitive, dans une maison abandonnée sur le
bord de la mer, le romancier dénonce une société
vaine
, suractive et contraignante, tout en illustrant la nostalgie d’une liberté proche de la nature.
Face à ce monde moderne, Adam préfère se dissoudre que participer. En contact
direct avec les éléments, replié sur lui-même, sur l’ivresse de ses sensations
premières devenues ses seules certitudes, le héros incarne l’étrangeté d’exister. Adam, après un été
d’errance et de transgression des interdits fondamentaux, est finalement arrêté
par les hommes qui le déclarent fou pour avoir refusé d’entrer dans le jeu de
la civilisation. Après la volupté de l’espace méditerranéen, propice à
l’égarement, la froideur de l’asile psychiatrique aseptisé vient apporter le
contraste. Le roman est récompensé du prix
Renaudot
et l’on parle alors, pour situer le nouvel écrivain sur
l’échiquier littéraire, de Lautréamont, William Blake ou Samuel Beckett, et
l’on rapproche l’esthétique de l’œuvre de celle de L’Étranger de Camus.

En 1969 Le Clézio fait
abandonner à ses personnages la vie sur la côte en faisant voyager Jeune Homme
Hogan, le héros du Livre des fuites, qui parti du Vietnam où il est né déambule à travers le monde – au
Cambodge, au Japon, au Canada, aux États-Unis et au Mexique –, découvrant ses
villes monstrueuses et leur misère moderne, ses autoroutes et ses déserts, dans
une fuite permanente qu’il nomme le mouvement de sa vie, et qui ressemble à
celui de la littérature. Les villes
dans l’œuvre de Le Clézio semblent former une figure altérée de la violence
élémentaire, et par là conservent un pouvoir de fascination en même temps
qu’elles engendrent de la répulsion. On signale généralement que la production littéraire
de Le Clézio, jusqu’au milieu des années 1970, est marquée par l’influence du nouveau roman et ses recherches formelles ; il retrouve
ensuite des formes de narration plus traditionnelles. Après avoir terminé son
service national au Mexique – pour avoir au préalable dénoncé la prostitution
infantile en Thaïlande –, il vit de 1970
à 1974 avec les
Indiens Emberás et Waunanas au Panama, expérience qui
bouleverse toute sa conception de la vie et lui apprend un nouvel art de vivre,
une nouvelle éthique qui imprègneront avec les cultures amérindiennes toutes ses œuvres à venir.
Ce sont d’autres fuites hors du monde moderne qui
valent un grand succès à Le Clézio en 1978, celles des enfants-fées des quatre récits
réunis dans Mondo et autres histoires : « Lullaby »,
« Mondo », « Celui qui n’avait jamais vu la mer » et
« Les bergers », hymnes à la marginalité
chantés sur un mode onirique.
Enfants ou adolescents, il s’agit toujours de personnages nomades, chasseurs-cueilleurs, à travers lesquels l’auteur exalte
la beauté de la nature. Fuyant le
monde des adultes, aux normes occidentales, ces jeunes êtres, qui impressionnent
par leur volonté tranquille,
redécouvrent en effet les éléments naturels en même temps qu’ils doivent se
confronter à leur solitude, interrompue par des rencontres déterminantes.

L’enthousiasme du public ne
se dément pas avec le roman Désert, paru en 1980, qui entrelace les récits de deux jeunes gens faisant
l’expérience d’un exil cruel. D’un
côté, Nour, « homme bleu » du désert, est poussé à la fuite avec les
siens en direction du Nord, vers une terre promise dont on leur a parlé et qui
leur éviterait la confrontation avec les colons chrétiens. Sur sa route, il va
connaître l’épuisement, la faim et la soif, mais aussi l’amertume. De l’autre
Lalla, orpheline habitant un bidonville mais vivant heureuse, jouissant de sa
liberté, jusqu’à ce que l’annonce d’un mariage forcé la pousse à fuir vers
Marseille, où, exploitée dans un hôtel sordide, elle découvre un nouveau
sentiment de solitude malgré la vie trépidante de la grande ville, avant de
retourner donner la vie sur la terre de ses ancêtres. En 1985 dans Le Chercheur d’or Le Clézio emploie
une matière autobiographique pour
écrire un nouveau roman initiatique dont le héros, Alexis, vit lui aussi
miséreux mais heureux sur l’île Maurice, où il peut profiter de la mer et de sa
liberté. Une quête le mènera, comme le grand-père de l’auteur, quatre années
durant, sur l’île Rodrigues, à la recherche du « trésor du Corsaire ».
Son initiation passe aussi par l’expérience de la guerre, celle de 14-18, et les tranchées de la Somme. On retrouve
donc ici plusieurs éléments fondateurs de la jeunesse de l’auteur. Le trésor
recherché s’avère finalement être dans l’univers lui-même, dans sa beauté et sa
permanence, mais aussi dans sa puissance de destruction qui se manifeste lors
de l’ouragan final. Onitsha, roman paru en 1991,
contient également une matière autobiographique. Fintan, douze ans, part en
1948 de France pour le Nigéria avec sa mère Maou à la rencontre d’Allan, ce
père qu’il ne connaît pas. Le voyage en mer est déjà le premier temps d’une
initiation et il aboutit à une désillusion : en effet, l’Afrique qu’ils
rejoignent, âpre, violente, enfiévrée, cruelle, torturée par la colonisation
anglaise, n’a que peu à voir avec celle, plus romantique, que fantasmait Maou.
Les personnages vont donc devoir dépasser leurs appréhensions premières pour
parvenir à aimer cette nouvelle terre.

Le Clézio se rapproche
encore de la réalité de son histoire personnelle avec L’Africain, roman qui
paraît en 2004 où il conte sa
rencontre avec l’Afrique à l’âge de huit ans, concomitante à celle de son père, médecin de brousse au Cameroun, citoyen britannique d’origine
mauricienne. Alors que celui-ci s’était expatrié par rejet de la société
européenne, il en retrouve les méfaits en Afrique, et sa haine du colonialisme le pousse vers la brousse où il consacre sa
vie à soigner les autres, dégoûté par le cynisme des colons qui alimentent les
guerres tribales. Avec la violence de la terre africaine, le garçon découvre
aussi une puissance charnelle, mais aussi la dureté de son père, féru de
discipline militaire, ce père que l’auteur dira n’avoir jamais vraiment connu. À
partir des années 2000, Le Clézio publie des œuvres plus ouvertement amères et
critiques de l’évolution du monde occidental, comme Ourania en 2005. C’est la mère qui est au centre de Ritournelle
de la faim
, paru l’année du prix
Nobel de littérature
, en 2008. Le Clézio y évoque plusieurs
expériences de la faim, celle concrète qu’il a connue à trois ans pendant la
Seconde Guerre mondiale, et celle existentielle et politique d’Ethel Brun, sa
mère, qu’il peint, de 8 à 20 ans, en jeune fille révoltée ayant faim de vivre,
qui connut la crise de 1929 puis la France pétainiste. Le titre évoque le
refrain lancinant du malheur frappant inlassablement l’humanité, et fait
référence au Boléro de Ravel, dont
le récit de la première est fait par la mère, qui y a assisté, œuvre puissante,
envoûtante, violente et obsédante comme la faim. L’écrivain et essayiste Yves
Leclair parle d’un « roman de la grâce et de la révolte », d’une
« épopée de la colère qui hante l’humanité trahie et désigne une beauté
possible, au-delà de l’universel désastre. »

 

Parmi ses influences majeures, Le Clézio cite J. D. Salinger, William
Faulkner, Ernest Hemingway, mais encore les poètes John Keats et W. H. Auden.
Il est aussi un spécialiste de Lautréamont
et a beaucoup étudié Henri Michaux. Ses thèmes
majeurs
sont bien sûr le voyage,
l’ailleurs et la grande ville moderne, angoissante et
fascinante à la fois, et ses textes ont généralement une dimension onirique, poétique et mythique. La
contestation est une constante de
son œuvre, laquelle dénonce la brutalité
du monde occidental
et de la société
urbaine
, leur négation de l’individu, leurs dérives comme le mercantilisme
et l’exploitation des enfants, leur pente technocratique à laquelle il apporte
le contrepoint du fonctionnement de sociétés restées plus proches de la nature,
cultivant un bonheur différent.

Son intérêt pour les cultures amérindiennes a poussé
l’écrivain à adapter en français les Prophéties
du Chilam Balam
, au centre de la mythologie maya. Il a également soutenu
une thèse d’histoire sur le Michoacán, état central du Mexique. En 1990, il a
fondé chez Gallimard avec Jean Grosjean la collection « L’Aube des
peuples » où sont publiés les textes mythiques et épiques rencontrés chez
divers peuples. Les centres d’intérêt de Le Clézio sont très divers, il a
préfacé de nombreux ouvrages et montré un intérêt pour la peinture (Georges de la Tour, Matisse) comme le cinéma (Bresson).

En tant que professeur, il a enseigné à Bangkok,
Mexico, Boston, Austin, Albuquerque et à Séoul, s’étant intéressé depuis les
années 2000 à l’histoire, la mythologie et les rites chamaniques de la Corée. Le Clézio a également marqué son
intérêt pour la langue créole en publiant en 1990 Sirandanes, écrit en collaboration avec sa deuxième épouse, Jémia,
un ouvrage qui réunit des devinettes traditionnelles de l’île Maurice. Écrivain engagé, il a prêté sa plume à
de nombreuses causes dans les
domaines de l’environnement, des libertés et pour les peuples délaissées ou opprimés. En
2007, il signe notamment le manifeste Pour
une littérature-monde en français
, visant à attirer l’attention sur des
auteurs francophones jugés marginaux.

Écrivain souvent dit cosmopolite, Le Clézio réside entre
Albuquerque, Nice, l’île Maurice, la Bretagne et Paris. Le jury du Nobel a
parlé de lui comme d’un « écrivain de nouveaux départs, de l’aventure
poétique et de l’extase sensuelle, explorateur
d’une humanité au-delà et en dessous de la civilisation régnante
. »
Tout au long de sa carrière, les fictions et les essais se sont succédés à un
rythme soutenu. Il est parfois difficile de classer ses œuvres dans un genre
précis, si bien qu’on parle souvent de lui comme d’un auteur en marge des courants et des modes.
Elles s’inscrivent cependant dans une certaine tradition fantastique et visionnaire. Ses héros, proches de la
nature, qui interrogent le sens de la vie en paraissant proches de se fondre en
elle, apparaissent comme des consciences flottantes à même d’enregistrer les
moindres modulations du monde. Parmi eux se distinguent souvent de jeunes
femmes, initiées et initiatrices, en lesquelles transite une certaine sagesse,
faite de noblesse et de liberté, propre à s’opposer à la folie d’un homme
occidental présenté comme un guerrier et un accapareur. À travers elles il
semble que le projet vers lequel tend l’écrivain soit de réparer le monde.

 

 

« Je voudrais bien écrire comme on parle. Je voudrais bien
écrire comme on chante, ou comme on hurle, ou simplement comme on allume une
cigarette avec une allumette, et on fume doucement, en pensant à des choses
sans importance. Mais cela ne se fait pas. Alors, j’écris comme on écrit, assis
sur la chaise de paille, la tête un peu penchée vers la gauche, l’avant-bras
droit portant au bout une main pareille à une tarentule qui dévide son chemin
de brindilles et de bave entortillées. »

 

 

J. M. G. Le Clézio, Le Livre des fuites, 1969

 

« Ethel attendait avec impatience ces parenthèses, elle
s’asseyait au piano et elle jouait pour accompagner son père à la flûte, ou au
chant. Alexandre Brun avait une belle voix de baryton et, quand il chantait,
son accent mauricien s’estompait, se fondait dans la musique et elle pouvait
s’imaginer l’île des origines, le balancement des palmes dans les alizés, le
bruit de la mer sur les récifs, le chant des martins et des tourterelles au
bord des champs de cannes. La cathédrale engloutie devenait un vaisseau sombré
au large, dans la baie du Tombeau peut-être, et la cloche qu’on entendait était
celle de la dunette sur laquelle un marin fantôme sonnait les quarts. »

 

J. M. G. Le Clézio, Ritournelle de la faim, 2008

 

« Le silence du monde
indien est sans aucun doute l’un des plus grands drames de l’humanité. À
l’instant où l’Occident redécouvrait les valeurs de l’humanité et inventait les
bases d’une nouvelle république, fondée sur la justice et le respect de la vie,
par la perversité des Conquérants du Nouveau Monde, il initiait l’ère d’une
nouvelle barbarie, fondée sur l’injustice, la spoliation et le meurtre. Jamais
l’homme n’aura été semble-t-il à la fois si libre et si cruel, découvrant au
même instant l’universalité des lois et l’universalité de la violence.
Découvrant les idées généreuses de l’humanisme et la dangereuse conviction de
l’inégalité des races, la relativité des civilisations et la tyrannie
culturelle. Découvrant, par ce drame de la Conquête du Mexique tout ce qui va
fonder les empires coloniaux, en Amérique, en Inde, en Afrique, en
Indochine : le travail forcé, l’esclavage systématique, l’expropriation et
la rentabilisation des terres, et surtout cette désorganisation délibérée des peuples,
afin non seulement de les maintenir, mais aussi de les convaincre de leur
propre infériorité. Le silence du monde indien est un drame dont nous n’avons
pas fini aujourd’hui de mesurer les conséquences. Drame double, car en
détruisant les cultures amérindiennes, c’était une part de lui-même que
détruisait le Conquérant, une part qu’il ne pourra sans doute plus jamais
retrouver. »

 

J. M. G. Le Clézio, Le Rêve mexicain ou la pensée interrompue,
1988

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