Continents à la dérive

par

Bob Dubois

C’est un homme d’une trentaine d’années. Il fait partie du prolétariat américain : il est ouvrier dans une petite ville sans importance du New Hampshire, Catamount, située dans la région de la Nouvelle-Angleterre, à l’extrême nord-est du pays sur la côte atlantique, au nord du Massachusetts – l’auteur s’inspire ainsi des lieux où il a grandi pour décrire et construire les endroits où vivent ses personnages. Cette région du nord du pays, relativement sinistrée par les délocalisations industrielles, le chômage, la récession et la hausse de la criminalité, est peu peuplée. Ces choix forment un cadre quelque peu morne et pauvre pour le personnage qui travaille en tant qu’ouvrier. Réparant des fours à pétrole / mazout dans des usines, ainsi que des chaudières pour la société Abenaki Oil Company, il fait de nombreuses heures supplémentaires, même de nuit, et malgré cela, ne parvient pas à s’en sortir financièrement.

Il a eu deux filles avec sa femme Elaine et aura un garçon ; il a de plus une maîtresse qu’il voit régulièrement en secret, Doris, femme attachante dont il dit : « Doris n'est pas une putain, elle ne couche même pas avec n’importe qui ; c'est l'une de ces femmes qui sont en attente et qui, une fois de temps en temps, en ont marre d'attendre et, l'espace d'une soirée, font comme si l'homme à qui elles parlent était celui qu'elles attendent. » Bob possède de plus un bateau et une maison qu’il a achetée à crédit et qu’il remboursera durant des années.

Son frère, qui vit en Floride où, grâce à sa débrouillardise et à son sens des affaires, il a fait fortune dans le commerce des spiritueux et dans l’immobilier, mène la grande vie, le rêve américain, et l’encourage à quitter le Nord pour le Sud et donc à le rejoindre. Au soir de Noël 1979 Bob craque, il a comme une révélation : il prend conscience qu’il ne veut surtout pas commencer à ressembler à l’image qu’il a de son père, et décide de quitter cet endroit, le froid, la neige, de vendre tout ce qu’il possède pour aller vivre en Floride, avec l’espoir d’y trouver une vie meilleure et d’y découvrir un bon filon commercial qui lui permettrait de bénéficier d’un niveau de vie supérieur. Il part donc avec sa famille ; il veut croire, comme des milliers de travailleurs, qu’il peut réussir autre part, qu’il a besoin d’un nouveau départ : « survivre ne suffit pas ». Il représente le modèle de l’homme américain, éduqué avec des valeurs américaines : l’idée d’un droit au bonheur, le travail, etc.

Arrivé en Floride, il travaillera pour son frère de manière non déclarée en tenant une boutique de spiritueux où il vend de l’alcool à des militaires. Il prend conscience au fur et à mesure qu’il était bien naïf et que ce rêve n’est qu’un mythe. Il quitte l’entreprise de son frère, trafiquant malhonnête, et espère pouvoir monter une affaire de bateaux de plaisance avec un ami d’enfance, mais cette entreprise ne fonctionnera pas bien. Il est honnête et travailleur mais ne retient aucune leçon, reste aveuglé par le besoin d’argent ; il est de plus peu intelligent. Il trompe sa femme en Floride comme auparavant et rejette la faute sur les autres pour tous ses échecs : « Le monde, dans son ensemble, n'en continue pas moins de tourner comme avant, exactement comme si Bob Dubois n'avait jamais existé… […] Nul ne prendra jamais Bob Dubois pour modèle ; nul ne le réinventera ni se rappellera l'homme afin de s'inventer lui-même, se rendre mémorable. »

Finalement, alors qu’il a un troisième enfant à nourrir, Bob a bel et bien subi une chute dans l’échelle sociale et fait partie des « work and poor », notion sociale encore inexistante à cette époque mais qui illustre bien sa situation : tout au long du roman, est filée la métaphore de Christophe Colomb, bien qu’à la fin de sa déchéance, le personnage fasse la part des choses : « Sauf que, comme Colomb et tous ces types qui étaient partis à la recherche de la source de jouvence, quand vous y arrivez en Amérique, c’est pour trouver quelque chose d’autre. C’est Disneyworld que vous trouvez, des combines foncières et des prêts bancaires à intérêts élevés transférés à la six-quatre-deux, et si vous ne vous magnez pas de dégager le chemin, vous vous faites foutre en l’air, découper au soc de charrue et enterrer vivant, pour qu’on puisse tranquillement faire construire sur votre macchabée un petit lotissement en copropriété ou un parking, installer une orangeraie. » Est ainsi soulignée la perte de tout espoir : l’Amérique n’est plus celle de Colomb, et les hommes se soucient moins de la découverte du monde que d’intérêts particuliers.

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