Des femmes et de leur éducation

par

Une critique de l’éducation de l’époque

Dans son essai, Laclos adopte un point de vue rousseauiste de la condition humaine, et reprend le principe que l’homme – ou davantage ici la femme – a été influencé et perverti par la société qui l’entoure. La femme aurait renoncé à son état naturel pour se glisser dans le carcan social qu’on lui impose, suivant une morale qui dès le départ l’aliène et l’affaiblit.

 

Il remet en cause tout d’abord l’éducation qu’on leur donne, les modèles qui leur sont présentés comme idéaux depuis leur plus tendre enfance. Il compare tout d’abord la condition des femmes à celle de l’esclavage : depuis longtemps déjà, les hommes ont pris pour habitude d’asservir les femmes et d’en faire leurs esclaves. Il est donc question ici non pas d’éducation mais d’aliénation : une société qui aliène et réduit en esclavage devient hermétique à toute idée d’éducation. L’esclave est par nature le contraire de la société puisque le contrat social – et c’est en ceci qu’on reconnaît bien l’affiliation de Laclos à Rousseau – établi entre les êtres humains est bafoué : une catégorie est placée au-dessus d’une autre et toute idée d’égalité est rompue. « Partout où il y a esclavage, il ne peut y avoir éducation », nous dit l’auteur. Or, nous pouvons nous apercevoir ici que ce n’est pas uniquement une méthode d’éducation qui est visée, mais une société toute entière, malade de la servitude. Le traité qu’il nous propose est donc, avant d’être un manuel pédagogique de l’éducation des femmes, une réforme politique et sociale. Il s’agit avant tout de changer la manière d’être de la société et d’abolir cette servitude qu’on impose à la condition féminine, sans quoi il ne peut y avoir d’éducation la concernant. C’est pourquoi, dans le premier texte, Laclos affirme qu’il n’y a aucun moyen pour les femmes d’être éduquées. Cette phrase doit être, pour être comprise à sa juste valeur, replacée dans son contexte : les femmes ne peuvent être éduquées dans l’état actuel de la société, c'est-à-dire dans une société d’esclaves.

 

Il incrimine tout d’abord le fait que les femmes, depuis leur plus jeune âge, sont appelées à développer une certaine conception de la beauté, qui en réalité pervertit leur essence. En effet, il affirme à l’instar de Rousseau qu’une femme doit avoir conscience de l’arme que peut représenter sa beauté, et doit l’utiliser contre les hommes puisqu’elle ne peut les égaler par la force. Or, elle doit bien se garder de multiplier les preuves d’un aspect et d’un caractère faibles et soumis. Il bat en brèche les conceptions de l’époque selon lesquelles une femme, pour être belle, doit paraître frêle, fragile, faible, et avoir la peau la plus blanche possible. Selon Laclos, la femme a appris au fil du temps à exciter les passions des hommes, à rendre leur imagination fertile et sensible au contact de la beauté, et ceci demeure leur unique source de pouvoir. Dans Les liaisons dangereuses, la marquise de Merteuil, manipulant avec savoir-faire les hommes grâce à ses charmes, a bien compris la chose et s’arme contre la domination du sexe masculin. Ainsi, l’apparence faible et frêle suscite moins l’intérêt, bien que ce soit le trait prôné à l’époque. Pour Laclos, on apprend dès le jeune âge aux femmes à dissimuler leurs émotions, à les enclore derrière un masque de fard, de même que leur sont inculqués tous les autres stéréotypes que la société dicte et que la femme doit suivre.

 

Laclos s’en prend également à l’éducation monastique qu’on leur délivre. Il explique que la vie au couvent des jeunes filles ne les forme en rien à la vie mondaine à laquelle on les prédestine. En effet, elles y acquièrent une aisance particulière dans des disciplines telles que le chant, la danse, le dessin, mais restent totalement ignorantes de la vie réelle qu’enseignent l’histoire, la géographie, ou la littérature. Le modèle monastique qu’on leur impose les prépare aussi trop faiblement à être suffisamment armées pour la mondanité : les restrictions dans lesquelles elles vivent les rendent totalement ignorantes de la vie amoureuse et nient totalement l’éducation sexuelle. De plus, ces années d’isolement au couvent ont séparé les filles de leur mères et elles sont donc dans l’incapacité d’apprendre quoi que ce soit de celles qui les ont engendrées. Ainsi, le personnage de Cécile, dans les Liaisons dangereuses, illustre bien ce défaut puisqu’au couvent, elle n’a été informée en rien des aléas qu’un cœur peut éprouver. Consciente qu’elle sortira du couvent pour être mariée, elle se reproche sa relation avec le chevalier Danceny, simplement car on lui a appris que c’était péché d’aimer quelqu’un avant son mariage. Paradoxalement, elle s’abandonne sans résistance aux bras de Valmont, prête à être « éduquée », désireuse de l’être avant son mariage. Ainsi, l’éducation au couvent ne lui a conféré qu’ignorance, et non vertu.

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