Don Quichotte

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Miguel de Cervantes

Chronologie

 

1547 : Naissance, probablement à Alcalá de Henares (non loin de Madrid),
de Miguel de Cervantes Saavedra. Son père est chirurgien. Que le jeune homme
ait suivi un enseignement universitaire n’est pas certain.

1566 : Parution dans un ouvrage de son professeur de grammaire de trois
poésies, premières œuvres connues de Cervantes, en forme d’hommage à la défunte
reine Élisabeth de Valois. Le jeune homme à cette époque prend goût au théâtre.

1569 : Cervantes se trouve à Rome, où il a
peut-être fui après un duel qui lui aurait valu d’être recherché. Il lit les auteurs
italiens
dont L’Arioste (1474-1533) et Léon l’Hébreu (1460-1521) et
découvre leur conception de l’amour.

1571 : Soldat à la bataille de Lépante (en Grèce, victoire de la Sainte
Ligue contre l’Empire ottoman), il est blessé d’un coup d’arquebuse et
perd l’usage de sa main gauche. Ambitionnant une carrière militaire, il s’était
engagé dans une compagnie de soldats en 1570. En parallèle il n’oublie pas de
compléter sa culture littéraire par la lecture des anciens comme des
contemporains. Après sa convalescence il combattra encore à Navarin, Corfou,
Bizerte, Tunis. Il s’enorgueillira plus tard de son passé militaire.

1575 : De retour vers l’Espagne, il est capturé
avec son frère par des navires turcs. S’ensuivent cinq années de captivité à
Alger
et quatre tentatives d’évasion largement documentées. Porteur
de lettres de recommandation de gens haut placés, il est un « esclave de
rachat » dont on espère une belle rançon.

1580 : Retour en Espagne après avoir été racheté parmi d’autres prisonniers.
Il retrouve sa famille et commence à écrire Le
Siège de Numance
et La Galatea.

1585 : Parution de La Galatea,
première œuvre d’importance de Cervantes à être publiée. Avant cela certains de
ses textes avaient paru dans des recueils ou insérés dans les œuvres de pairs.

1587 : Époque de grands voyages à travers
l’Andalousie. Cervantes officie comme commissaire aux vivres pour le roi
Philippe II dans le cadre de la guerre contre l’Angleterre. Il sera une
première fois arrêté en 1589 pour exaction, mais encore excommunié, puis une
nouvelle fois en 1592 pour vente illicite de blé. Il dira plus tard que le
personnage de Don Quichotte lui est venu en prison. Il travaillera ensuite
au recensement des impôts et se retrouvera à nouveau en prison pour des
affaires d’argent.

1605 : Publication de la première partie de L’Ingénieux Hidalgo Don
Quichotte de la Manche
. L’auteur connaît un grand
succès
. L’année précédente, Cervantes s’est installé à Valladolid où s’était
établie la cour.

1615 : Publication de la deuxième partie du Don Quichotte après celle d’une suite apocryphe l’année
précédente, intégrée dans le récit de Cervantes. Le succès de la première
partie, évoquée dans l’œuvre, permet ainsi une mise en abyme.

1616 : Mort à Madrid.

 

Regards sur les œuvres

 

Romans

 

La Galatea (1585) :
Seule la première partie de ce roman pastoral – Cervantes parle
d’« églogue » –, divisée en six livres, a été écrite. L’auteur
y apparaît inspiré par ses lectures faites en Italie. L’héroïne éponyme, belle
indifférente
qui chérit son indépendance, se voit courtisée par deux
pasteurs très épris qu’elle tente avec constance de décourager. L’œuvre connaît
un succès surtout hors d’Espagne et se voit distinguée par Honoré d’Urfé.

L’Ingénieux
Hidalgo Don Quichotte de la Manche
(El Ingenioso Hidalgo Don Quiote de la Mancha ; 1605) : Roman picaresque par excellence, on dit
couramment que c’est avec cette œuvre que le roman moderne a vu le jour. L’auteur y livre une satire des romans de chevalerie à
travers les épisodes rocambolesques de Don
Quichotte
, figure à la fois pathétique et sublime, amateur de ce genre littéraire qui voulant se faire chevalier errant part soudain sur les
routes où, accompagné du fameux Sancho
Panza
– paysan transformé en écuyer – et juché sur Rossinante, une jument efflanquée, son imagination débordante et une série d’hallucinations lui font
penser qu’il vit des aventures dignes de ses héros, et ce imprégné d’un
sentiment amoureux courtois pour la dame de ses pensées, Dulcinée – une paysanne rencontrée dans sa jeunesse en réalité, à
laquelle il n’a jamais osé déclarer sa flamme et que Sancho, envoyé auprès
d’elle, découvrira grosse et laide.

Nouvelles
exemplaires
(Novelas ejemplares ; 1613) : Ce recueil
réunit douze nouvelles à but didactique et moral écrites entre 1590 et 1612. La
plus connue est sans doute Le Colloque des chiens (El
coloquio de los perros
). Le dialogue entre deux chiens, qui parlent du
service auprès de leurs maîtres et de diverses aventures, dialogue dont on ne
sait s’il est « réel » ou le délire d’un homme, devient prétexte à peindre
une satire de la société de l’époque
ainsi qu’à mener une réflexion sur le
genre picaresque
, la littérature
en général et la vraisemblance. Si
cette nouvelle relève de la satire lucianesque, les autres miment également
différents genres.

Les
Travaux de Persille et Sigismonde
(Los
trabajos de Persiles y Sigismunda, historia septentrional 
; 1617) : Avec
ce roman grec Cervantes se proposait
pour rival Héliodore, bridant sa fantaisie avec les principes de la Poétique d’Aristote et obéissant à l’exigence
d’une histoire vraisemblable. Il
raconte le périple des deux héros, qui se faisant passer pour frère et sœur
quittent les régions boréales de l’Europe pour les terres méridionales, jusqu’à
Rome où ils comptent faire consacrer leur union par le pape. Les personnages
apparaissent particulièrement datés car ils restent immuables du début à la fin
du récit, les expériences accumulées n’influant pas sur eux. Des commentateurs
ont cependant noté que par les éléments fantastiques et merveilleux qu’insère
Cervantes dans son récit, il anticipait
ce qu’on appelle le « réalisme magique »
chez Gabriel García Márquez par exemple, parmi d’autres auteurs hispanophones.

 

         Théâtre

 

Le Siège de Numance (1585) :
La matière historique de cette tragédie patriotique, imitée des modèles
classiques, est la défaite de cette ville du nord de l’Hispanie après vingt ans
de résistance à la conquête romaine et au général Scipion l’Africain. La fin de
la tragédie voit le suicide collectif des habitants afin qu’aucun
Numantin ne soit exhibé à Rome.

La Vie à Alger est
la seconde pièce contemporaine du retour de Cervantes à Madrid à avoir été
sauvée de la vingtaine qu’il aurait écrite alors. Moins élaborée que Le Siège de Numance, Cervantes s’y
montre inspiré du roman grec pour mettre en scène les souvenirs douloureux de
sa captivité.

Huit comédies et huit
intermèdes

(1615) : Il s’agit d’un recueil de pièces de
théâtre non représentées datant des dernières années de la vie de Cervantes. Dans
le prologue le dramaturge se livre à un inventaire du théâtre espagnol
depuis les temps les plus anciens jusqu’à l’époque contemporaine. Les pièces en
elles-mêmes sont écrites soit en prose soit en vers. Cervantes y multiplie les emprunts
aux personnages, types traditionnels et situations du folklore en
obéissant à un esprit de farce. Parmi les intermèdes figure Le Juge des divorces où l’auteur, qui use largement
d’une matière autobiographique, traite d’une procédure alors interdite dans un
pays catholique.

 

Poésie

 

Le
Voyage au Parnasse
(1614) : Il
s’agit d’un poème burlesque en huit
chapitres où Cervantes imagine une odyssée
à laquelle il prend part avec ses amis, un contingent de bons poètes qu’il
recrute, et qui les mène de Madrid au mont
Parnasse à Delphes
. Là se livre une bataille
allégorique
contre vingt mille rimailleurs. L’auteur, au-delà des éloges de
circonstance auxquels se prête l’œuvre, y brosse un portrait juste de la république des lettres. Une matière
largement autobiographique y est
discernable.

Il
s’agit de la seule œuvre poétique autonome de Cervantes ; le reste de ses
pièces de poésie, largement inspirées de la poésie italienne, se trouve éparpillé dans ses nouvelles ou pièces
de théâtre. Il exprimera sa déception de ne pouvoir être reconnu comme poète au
même titre que romancier. Parmi ses modèles figuraient l’Italien Pétrarque (1304-1374) et l’Espagnol Garcilaso de la Vega (≈ 1501-1536).

 

L’art de Miguel de Cervantes

 

Cervantes est pour l’Espagne ce que Rabelais est
pour la France, Shakespeare pour l’Angleterre, Gœthe pour l’Allemagne et Dante
pour l’Italie, mais il est peut-être plus que cela puisqu’il est le seul auteur
espagnol à avoir acquis une dimension universelle. On parle de lui comme
l’inventeur du roman moderne. Du point de vue du théâtre, avec Francisco
de Quevedo (1580-1645) et Luis Quiñones de Benavente (1581-1651), il apparaît
comme l’un des dramaturges espagnols les plus importants, ayant su complexifier
la psychologie des personnages et renouveler l’humour représenté sur scène.

Cervantes
est le premier à écrire des nouvelles originales
en castillan
. L’auteur s’en vante dans le prologue de ses Nouvelles exemplaires. Les nouvelles
précédentes que l’on pouvait lire en Espagne étaient en effet importées
d’Italie. Même si les récits de Cervantes ont une visée morale, leur interprétation
reste ouverte ; l’auteur se contente d’élever les expériences racontées à
l’universel, et c’est en cela qu’elles sont « exemplaires ».

Dans ses œuvres Cervantes se fait souvent critique
littéraire
, et ce dès La Galatea. On
pense aussi à Don Quichotte où nombre
de romans de chevalerie notamment sont passés en revue, et où l’auteur évoque
même ses propres œuvres.

Miguel de Cervantes est l’auteur d’un personnage
immortel 
; Don Quichotte est le fou génial, lecteur
exemplaire
qui, en décidant de mettre en œuvre ce qu’il a lu et donc de
confronter la vérité des livres à la réalité de la vie, se moulant sur les
héros de ses romans préférés, illustre, avec la puissance contagieuse des
livres
, l’ambiguïté des rapports entre vie et littérature.
Illusionné – quasiment – jusqu’au bout, l’hidalgo n’abandonne jamais le prisme
que lui ont offert les livres, et à travers lui il reconstitue un monde
cohérent, faisant, dans son ingéniosité, figure d’écrivain à son tour.
Les plus grands – Dostoïevski, Joyce, Borges, Dickens, Flaubert, Kafka, García
Márquez – se sont réclamés de Cervantes.

 

 

« Tout
cela ne me déplaît pas ; continue, dit don Quichotte. Tu arrivas, et que
faisait cette reine de beauté ? À coup sûr tu l’as trouvée qui enfilait
des perles, ou qui brodait quelque devise avec de la cannetille d’or pour son
captif chevalier.

— Non,
répondit Sancho, je l’ai trouvée seulement occupée à vanner quatre minots de
blé dans une basse-cour de sa maison.

— Alors,
dit don Quichotte, crois bien que, touchée par ses mains, les grains de blé
étaient grains de perle. Et le blé, mon ami, as-tu regardé s’il était de pur
froment ou de méteil ?

— Ce
n’était que blé roux, répondit Sancho.

— Eh
bien, je t’assure, qu’en le vannant de ses mains, elle faisait sans aucun doute
du pain de froment.

[…]

Mais
tu ne me nieras pas une chose, Sancho : lorsque tu t’approchas d’elle, ne
sentis-tu pas un parfum d’Arabie, une fragrance aromatique et un
je-ne-sais-quoi de bon que je ne puis exprimer ? Une senteur ou une
touffeur, dirai-je, comme si tu t’étais trouvé dans la boutique de quelque
gantier à la mode ?

— Ce
que je puis dire, répondit Sancho, c’est que j’ai senti une petite odeur un peu
hommasse, et ce devait être qu’à force d’exercice elle était en sueur et avait
la peau quelque peu chargée. »

 

Miguel
de Cervantes, Don Quichotte,
1605-1615

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