Dora Bruder

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À la recherche de Dora Bruder

La lecture de l’annonce de Paris-Soir fait naître une obsession dans l’esprit de Patrick Modiano : Qui est Dora Bruder ? Qu’est-elle devenue ? Il part à sa recherche et va d’abord consulter les archives qui concernent les Juifs qui vivaient en France pendant l’Occupation. Il trouve une trace de son départ de Drancy pour Auschwitz, et remonte la piste pendant près de dix ans, sans se décourager : « En écrivant ce livre, je lance des appels, comme des signaux de phare dont je doute malheureusement qu’ils puissent éclairer la nuit. Mais j’espère toujours. » Très vite, un obstacle se présente : Dora et ses parents sont de petites gens, or « Ce sont des personnes qui laissent peu de traces derrière elles. Presque des anonymes. Elles ne se détachent pas de certaines rues de Paris, de certains paysages de banlieue, où j’ai découvert, par hasard, qu’elles avaient habité. » Cela oblige Patrick Modiano à suivre le moindre fil, la plus petite trace rencontrée. Alors, si ces gens, par la force des choses, n’ont laissé que peu de traces, il appuie sa recherche sur les lieux : « On dit qu’au moins les lieux gardent une légère empreinte des personnes qui les ont habités. Empreinte : marque en creux ou en relief. Pour Ernest et Cécile Bruder, pour Dora, je dirai : en creux. J’ai ressenti une impression d’absence et de vide, chaque fois que je me suis trouvé dans un endroit où ils avaient vécu. »

         Il mène une enquête policière, systématique et méticuleuse. Il va rechercher jusqu’au moindre détail sur les lieux et les gens qui formaient l’univers de la famille Bruder. Un exemple parmi d’autres : « j’ai relevé les adresses des écoles du quartier où je trouverais peut-être, dans les registres, le nom de Dora Bruder, si ces écoles existent encore :

         École maternelle : 3 rue Saint-Luc.

         Écoles primaires communales de filles : 11 rue Cavé, 43 rue des Poissonniers, impasse d’Oran. »

Et à partir de là, Patrick Modiano explore. Sans jamais se lasser. Malgré son obstination, nombre de points demeurent dans l’ombre : « En 1924, Ernest Bruder se marie avec une jeune fille de dix-sept ans, Cécile Burdej, née le 17 avril à Budapest. Je ne sais pas où ce mariage a eu lieu, j’ignore les noms de leurs témoins. Par quel hasard se sont-ils rencontrés ? ». Dans de tels cas, Patrick Modiano se voit obligé de combler lui-même les manques du tableau qu’il brosse, et dont le modèle lui échappe.

         Alors, quand les éléments concrets viennent à manquer, Patrick Modiano reconstruit. Au sujet de son écriture, il déclare : « À vrai dire, je n’ai jamais eu l’impression d’écrire des romans, mais de rêver des morceaux de réalité que j’essayais ensuite de rassembler tant bien que mal dans un livre. » C’est l’exercice auquel il se livre dans Dora Bruder. C’est ainsi qu’il redonne vie à la jeune fille et à ses parents, en se basant sur les éléments concrets et incontestables dont il dispose : « Il y eu d’autres journées d’été dans le quartier Clignancourt. Ses parents ont emmené Dora au cinéma Ornano 43. Il suffisait de traverser la rue. Ou bien y est-elle allée toute seule ? Très jeune, selon sa cousine, elle était déjà rebelle, indépendante, cavaleuse. La chambre d’hôtel était bien trop exiguë pour trois personnes. »

         D’autre part, Patrick Modiano éprouve des sensations tel un médium, comme s’il percevait les vibrations des êtres par-delà l’espace et le temps. Ainsi, « Vers 1968 […] Je ne savais encore rien de Dora Bruder et de ses parents. Je me souviens que j’éprouvais une drôle de sensation en longeant le mur de l’hôpital Lariboisière, puis en passant au-dessus des voies ferrées, comme si j’avais pénétré dans la zone la plus obscure de Paris. » S’agit-il d’un simple « contraste entre les lumières trop vives du boulevard de Clichy et le mur noir, interminable, la pénombre sous les arches du métro » ou de la vibration de la solitude et de la détresse d’une jeune fille juive morte depuis un quart de siècle qui attend qu’on redonne vie à sa mémoire ?

         Dora Bruder hante l’esprit de Patrick Modiano pendant une décennie, et reste présente pour lui. Elle ne le quitte plus, dorénavant. « Je ne peux m’empêcher de penser à elle et de sentir un écho de sa présence dans certains quartiers. L’autre soir, c’était près de la gare du Nord. » Dora a pris place parmi les fantômes familiers qui habitent Patrick Modiano et, dans son univers où passé et présent se mêlent sans cesse, son monde où la frontière entre rêve et réalité demeure très vague, elle existe encore, malgré l’acharnement que certains ont montré pour la faire disparaître.

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