Dora Bruder

par

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Patrick Modiano

Patrick Modiano est un écrivain français
prolifique né en 1945 à Boulogne-Billancourt ; il dispose d’un lectorat
nombreux et fidèle.

Il est le fils de Luisa Colpeyn, actrice
d’origine flamande, et d’Albert Modiano, Juif d’Alexandrie qui vécut de multiples
activités dont certaines troubles. Ses deux parents – et surtout son père –
réapparaissent sous la forme de plusieurs personnages à travers son œuvre, ce
qui donne à nombre de ses ouvrages un aspect autobiographique.

De par ses origines, son année de naissance,
et la mort d’un frère, Rudy, atteint de leucémie – dont il était proche du fait
de l’absence de son père et des tournées de sa mère –, l’auteur se dit pétri de
culpabilités. La mort de ce frère alors que Patrick a onze ans semble mettre un
terme à son enfance.

Son adolescence est faite de fugues entre sa
mise en pensionnat à Jouy-en-Josas ou une hypokhâgne où on l’inscrit de force à
Bordeaux. À dix-sept ans, il se brouille définitivement avec son père ; ses
œuvres fonctionneront comme une quête d’identité, la sienne et celle de ses
proches.

Bien qu’inscrit en faculté de Lettres à la
Sorbonne, il ne va pas en cours. C’est Raymond Queneau, ami de sa mère, qui
l’introduit dans le monde littéraire. Celui-ci relit d’ailleurs le manuscrit de
La Place de l’Étoile que les éditions
Gallimard publient en 1967 alors que l’auteur n’a que vingt-deux ans. Il s’agit
d’un récit autobiographique mettant en scène Raphaël Schlemilovitch, un
Français juif à l’existence hallucinée : il se dit antisémite et membre de
la Gestapo française ; il pense un moment être le proxénète officiel des
SS et se retrouve dans un territoire israélien fantasmé où l’armée organise la
réhabilitation de Juifs européens qu’il faut délivrer de leur pensée juive
faite d’obsessions et de pensées déprimantes. Queneau lui-même juge le livre,
qui va à l’encontre d’une histoire officielle avec ses juifs collaborateurs,
scandaleux – de même dans le scénario de Lacombe
Lucien
en 1973 Modiano met en scène un jeune homme qui durant l’Occupation
souhaite rejoindre le maquis mais opte soudain pour le camp de la Milice. L’année
suivant sa première publication, l’écrivain se fait journaliste, en mai 1968,
sur les barricades, pour le magazine Vogue.

En 1972 Les
Boulevards de ceinture
est couronné du Grand prix de l’Académie française.
Serge Alexandre, qui se dit écrivain, s’affilie à un groupe d’hommes dont les
activités troubles rappellent celle du père de l’écrivain ; le narrateur y
découvre justement son père sous le nom du baron Charlva Deyckecaire, ainsi que
la nature de ses activités autour d’un journal de dénonciation exerçant divers
chantages. Le fils aura pour ambition d’accorder le pardon à ce père qu’il
n’avait pas vu depuis dix ans et de l’éloigner de ces mauvaises influences. Il
tentera de le faire fuir vers la Belgique sous une nouvelle identité.

L’écrivain s’est dit être convaincu très jeune
d’avoir vécu sous le Paris de l’Occupation. Il est hanté par les personnes
disparues, leur survie dans la mémoire, mais aussi dans de petits détails
physiques, qui s’opposent à l’absence, à l’effacement qui obsèdent l’écrivain.
Le thème du retour à l’enfance procède d’une même envie de revivre un temps
trop vite écoulé où ce sont les guerres qui font office de repères, que ce soit
la Seconde Guerre mondiale surtout, mais aussi la guerre d’Algérie. Mais la
mémoire, comme tout, se dérobe, et les identités font l’objet de fuites et de
quêtes dans les œuvres, entretenues par la résurgence de faits divers que l’on
épluche.

Le style de Modiano est le plus souvent d’une
fausse simplicité, concis, proche des rapports de police qu’il aime étudier. Il
se rapproche de l’inconsistance des vies de spectres redéployées dans ses écrits.
L’écrivain n’hésite pas devant l’énumération, de listes de numéros de téléphone
par exemple, d’articles de journaux, qui rejoignent l’impression d’un rythme
lent, incantatoire, voisin de la litanie, des comptines.

Écrivant toujours en marge du courant
littéraire de son époque, Modiano publie Villa
triste
en 1975. Comme dans beaucoup de ses œuvres, les personnages semblent
évoluer dépourvus de conscience et de morale. Le manque de repères est aussi
patent dans la géographie ; le lecteur sait simplement qu’on est dans les
années 1960 non loin de la frontière suisse. Le narrateur, Victor Chmara, est
un jeune homme de dix-huit ans qui souhaite à tout prix « éviter les
sujets importants ». Son existence vide s’écoule donc en déambulations et
rêveries, et des anecdotes sans grande importance deviennent des événements
notables. L’actrice Yvonne Jacquet figure la mère de l’auteur ; la peur de
Victor face à la guerre trouve un écho dans sa soustraction devant le mariage,
mais c’est finalement l’actrice qui disparaît vraiment ; alors que le
médecin René Meinthe, qui a des accointances avec les polices parallèles,
figure le père de l’auteur, ses relations troubles. Il s’agit pour Modiano
d’évoquer ces « êtres mystérieux […] qui se tiennent en sentinelles à
chaque carrefour de votre vie », à travers une autobiographie rêvée.

Le thème de la paternité est en général
l’occasion pour Modiano d’évoquer ceux de la trahison, de l’absence et de
l’hérédité. L’écriture fonctionne comme un moyen de dérouler une énigme à
l’occasion d’une quête.

En 1978 Rue
des boutiques obscures
reçoit le Prix Goncourt contre entre autres Georges
Perec dont La Vie mode d’emploi ne
bénéficie que d’une voix. Le prix est exceptionnellement remis pour l’ensemble
de l’œuvre du jeune auteur. Le protagoniste, Guy Roland, est un détective
amnésique en quête de son propre passé ; cela fait quinze ans qu’une
grande partie de sa vie lui a échappé suite à un accident mystérieux. Il piste
des inconnus dont les existences pourraient rejoindre la sienne, en vue de la
reconstituer.

Le fétichisme de Modiano pour les bouts de
papier d’où naissent des histoires se retrouve dans Dora Bruder en 1997, œuvre qui cherche à reconstituer le chemin
d’une jeune Parisienne d’origine juive née en 1926 et disparue quinze ans plus
tard. On suit le parcours de cette fugueuse récidiviste à laquelle l’auteur
s’identifie au fil de ses arrestations par la police française. La
documentation de l’écrivain est surtout constituée de documents officiels des
années 1941-1942.

Patrick Modiano se livre largement dans Un pedigree en 2005, autobiographie où
il s’étend sur ses origines et fonctionnant une nouvelle fois comme une quête
d’identité. Modiano soutient que jusqu’à ses vingt-et-un ans, « tout
défilait en transparence et [il] ne pouvai[t] pas encore vivre [s]a vie. »
L’absence de soutien moral des parents est manifeste, mais l’auteur se présente
en observateur et non en juge, il ne condamne pas ni ne justifie ses parents.
On retrouve le ton mélancolique, triste de l’auteur qui s’exprime dans un style
concis, apparenté à celui de fiches, occultant souvent verbes et mots de
liaison.

L’écriture de Modiano qu’on a rapprochée de
« l’écriture blanche », claire, pure, se complaît dans les
atmosphères équivoques, les périodes troublées, et suit un mouvement de balance
entre la mémoire et l’oubli, l’impératif de parler contre une histoire confuse,
et le silence. L’auteur attachant son attention au moindre document, le
narrateur impuissant à décrypter les mouvements de la société, entre passivité,
observation et quête de sens et d’identité, deviennent des archéologues de la
mémoire.

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