Du contrat social

par

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Jean-Jacques Rousseau

Chronologie : Vie &
Regards sur les œuvres principales

 

1712 : Jean-Jacques Rousseau naît à
Genève dans une famille d’horlogers. Sa mère meurt peu après sa naissance. Son
père lui transmet sa passion des livres. Quand celui-ci fuit Genève pour
échapper à la justice après une altercation, Rousseau est confié à un oncle
pasteur ; Jean-Jacques a alors dix ans. À treize ans il est placé apprenti chez un maître graveur ; à seize, trouvant les portes de Genève
fermées un soir au retour d’une balade, il décide de fuir. Il rejoint Annecy où
à travers un prêtre catholique il rencontre une baronne, Mme de Warens.
Il est envoyé se convertir à Turin. Là il occupe des emplois de laquais ou de secrétaire auprès d’aristocrates. Il retrouve ensuite en Suisse Mme
de Warens, qu’il appelle « Maman ». Avec elle il vivra plusieurs ménages à trois. Rousseau s’adonne
alors beaucoup à la lecture, est
placé une période auprès d’un maître de chapelle, apprend la musique, surtout en autodidacte,
l’enseigne – il joue du violon, de l’orgue, du clavecin. Il publie en 1739 un
recueil de poésie. Devenu précepteur
à Lyon en 1740, il fréquence la bonne société.

1743 : À Paris, après avoir tenté
de faire valider un système de notation
musicale
par l’Académie des Sciences en 1742, qu’on juge peu innovant et
peu pratique, Rousseau le publie sous le nom de Dissertation sur la musique
moderne
. Il se lie aussi d’amitié avec Diderot, encore méconnu comme lui. Il fréquente les salons, redevient précepteur, puis secrétaire
d’un ambassadeur
à Venise. De retour à Paris il s’intéresse à la politique
et commence à concevoir Du contrat social.
Il s’installe avec une lingère qui lui donnera cinq enfants que le couple fait
tous placer à l’Hôpital des Enfants-Trouvés. Un ballet héroïque de sa main est
représenté en 1744. Il continue de se faire employer comme secrétaire ou précepteur
car il ne parvient pas à se faire connaître comme compositeur. En 1749 il
rédige pour l’Encyclopédie les articles
sur la musique
. C’est aussi cette année-là qu’il vécut une fameuse illumination sur la route de Vincennes
quand, allant rendre visite à Diderot incarcéré pour sa Lettre sur les aveugle, une foule d’idées se bousculèrent dans son
esprit à la lecture dans Le Mercure de
France
de la question posée pour un concours
par l’Académie de Dijon,
concernant le rôle des sciences et des arts dans l’épurement des mœurs.
« Je vis un autre univers et je devins un autre homme » dit-il dans
ses Confessions. Les causes de la
corruption de l’homme dans la société et les moyens d’y obvier lui apparaissent
alors avec une grande clarté.

1750 : C’est avec son Discours sur les sciences et les arts
ou Premier
Discours
que Rousseau accède
à la célébrité. Il s’agit de sa réponse à la question de l’Académie ; elle
lui vaut le premier prix. Alors que des louanges adressées aux sciences et aux
arts étaient attendues, Rousseau se distingue en mettant en parallèle le progrès des sciences et des arts et la décadence de la société. Pour lui, plus l’état social est avancé,
plus il est corrompu. Sciences et arts sont réservés à des oisifs atteints
d’une vaine curiosité et supposent une inégalité
sociale
. Les thèses futures du philosophe sont déjà là : la
nature fait l’homme bon et la société le fait méchant. La corruption vient de
ce que la raison commence à prévaloir sur l’instinct. Les nombreuses réactions
contradictoires engendrées par sa pensée qui semble à rebours du siècle des
Lumières le pousseront à se lancer dans une série de réponses où on le voit
préciser et sa réflexion et son système. Rousseau se fait ensuite copiste de partitions musicales. En
1752 son opéra-ballet Le Devin de village est joué devant le roi et la reine à
Fontainebleau et remporte un beau succès.

1753 : Sa Lettre sur la musique française ranime la querelle des Bouffons entre les partisans de la musique italienne et ceux de la musique
française. Rousseau se range du côté des premiers (avec Diderot, Grimm,
D’Holbach), et donc de la reine (le roi, avec Rameau, est du côté français), et
ses prises de position sont violentes au point qu’il compare le chant français à un aboiement. La musique italienne en
revanche a pour elle une langue bien plus musicale selon lui ; la musique
française se distingue par des complications harmoniques et un art du contrepoint
qu’il condamne.

1755 : Le Second Discours ou Discours
sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes
répond
à nouveau à une question de l’Académie de Dijon : « Quelle est
l’origine de l’inégalité parmi les hommes, et si elle est autorisée par la loi
naturelle ? ». La première partie de la réponse de Rousseau est
constituée par une longue hypothèse,
un mythe que décrit longuement l’auteur :
l’état de nature. L’homme y est
présenté comme un animal mimétique,
caractérisé par le don de
« perfectibilité »
. Il n’est alors que sensation et ne connaît ni
passion, ni amour, ni fidélité. À ce moment-là, l’inégalité est « à peine
sensible » dit Rousseau. Tout change quand survient la propriété, origine de l’inégalité parmi
les hommes. La phrase la plus citée de l’œuvre est : « Le premier qui ayant
enclos un terrain
, s’avisa de dire, ceci est à moi, et trouva
des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société
civile. »
Dans la seconde partie Rousseau se livre au récit de la
naissance de la société sur un mode narratif. L’existence de la propriété mène
à la réflexion, aux associations, qui font sortir l’homme de l’« état d’enfance » qui caractérise
la jeunesse du monde pour le philosophe. Dans cette œuvre peut être trouvé le point de départ de la philosophie politique moderne et de l’anthropologie, le début de la réflexion
moderne sur la nature de la société. Laïcisant, attribuant une cause sociale à
la question de la « chute », Rousseau ne pouvait que s’attirer
l’inimitié de ses pairs, au premier chef l’opposition de Voltaire. Il s’éloigne
des encyclopédistes, attachés au progrès ; sa célébrité va lui peser de
plus en plus.

1758 : D’Alembert dans l’article « Genève » de l’Encyclopédie avait moqué les pasteurs
genevois et invitait la ville connue pour ses mœurs austères à se doter d’un
théâtre. Dans sa Lettre à D’Alembert sur les spectacles, Rousseau non
seulement défend ces pasteurs, mais il présente le théâtre comme un art corrupteur.
Celui-ci vise en effet à « intéresser » le spectateur, à exciter ses
passions, mais en cela la représentation
du mal
s’avère toujours plus efficace que le spectacle de la vertu.
Invocation célèbre de la Lettre :
le cas de Molière, qui a le tort de faire rire du vertueux Alceste dans Le Misanthrope. Pour Rousseau le théâtre
est un art en pleine décadence aux
valeurs seulement féminines et qui ne peut exercer aucune action morale sur le
spectateur. Les mœurs des comédiens elles-mêmes donneraient un mauvais exemple.
Rousseau conçoit un spectacle plus rassembleur que l’art théâtral, auquel tout
le monde peut participer : la fête
publique et républicaine. Avec ce nouveau texte Rousseau s’éloigne un peu plus
de ses anciens amis.

1761 : Julie ou la Nouvelle Héloïse est un roman simulant une correspondance entre Julie d’Étanges et
Saint-Preux, son précepteur, qui s’éprennent l’un de l’autre mais se trouvent
séparés par les préjugés sociaux des parents de la jeune fille, ainsi que le
mariage de celle-ci avec M. de Wolmar, un baron balte. Rousseau, qui
vivait alors dans l’exaltation de sa relation avec Mme d’Houdetot, la
belle-sœur de Mme d’Épinay qui l’hébergeait, ne se contente pas d’écrire un
simple roman d’amour, qui serait moralement dangereux, mais multiplie les discussions morales – sur l’éducation,
le suicide, le duel, l’honneur, ou encore la religion, l’économie et les
relations sociales – propres à lutter contre la corruption des esprits. Les
deux amants se trouvent en contact
direct avec la nature
dans le pays de Vaud et Rousseau prône la tolérance en imaginant une communauté,
celle de Clarens, fondée par le couple Wolmar, où cohabitent diverses pensées
religieuses et où se trouvent résolues les contradictions de la vie sociale. Dans
cette microsociété idéale on vit
sans hypocrisie, sans orgueil, de façon transparente, selon les enseignements de la nature, dont les
lois sont fécondées par la raison. L’œuvre connut un rapide succès et inspirera Gœthe, Laclos ou
Chateaubriand.

1762 : Dans Émile, ou De l’éducation Rousseau donne sa conception de la pédagogie, du rôle du précepteur. Après
s’être intéressé dans le Second Discours
à la genèse de la raison au plan de l’humanité – à une phylogenèse –, Rousseau
l’étudie au niveau individuel – dans le cadre d’une ontogenèse. Le dessein visé est l’accomplissement de la liberté de l’enfant, dont il faut
respecter la singularité, ce qui demande l’observation
et la connaissance du sujet par son maître – ce en quoi Rousseau se
montrait très original. Le philosophe attache de l’importance à concilier la liberté de l’enfant avec la
marche de la nature
. Celui-ci doit découvrir librement par lui-même,
avec le moins de médiations possibles, le monde qui l’entoure, et en lui-même
les préceptes qu’il doit suivre – et tout cela joyeusement, et non au
gré d’un apprentissage douloureux. Rousseau prône donc une « éducation négative » ; le
pédagogue doit ruser pour guider l’élève, voiler son influence. « La Profession de foi du vicaire
savoyard 
» contenue dans le livre IV prône une religion naturelle aux principes purs et aux commandements clairs,
fondée sur la conscience, instinct divin, le « culte du cœur ». Rousseau s’y
oppose au matérialisme des encyclopédistes et à l’intolérance du parti dévot.
Cette œuvre pédagogique s’insère de façon cohérente dans l’anthropologie
politique de Rousseau, puisque l’enfant considéré par Rousseau est pourvu d’une
bonté originelle, dénaturée au contact de la société. Cette œuvre inspirera
bien des éducateurs. Œuvre culte de la philosophie politique, Du
contrat social
paraît la même année. Le fondement légitime qu’imagine
Rousseau à l’exercice du pouvoir, au sein d’un corps politique constitué sur la
raison, passe par l’établissement d’un contrat
qui voit les droits individuels
abandonnés à la volonté générale.
Il faut bien noter que celle-ci est
intérieure à tout individu, relative à sa conscience, et non surplombante et
totalitaire. Le peuple est ainsi élevé à l’état moral de souverain absolu, sont
évités les habituels méfaits consécutifs à la libre poursuite d’intérêts seulement
privés. Le philosophe prend soin d’étudier les qualités et les conditions d’exercice de cette souveraineté,
dite « inaliénable » et
« indivisible », de façon
à ce que bonheur, sécurité et liberté de chacun soient pris en compte – en effet « l’obéissance à la loi qu’on s’est prescrite
est liberté 
». Le philosophe exprime la nécessité d’une religion civile pour cohérer le peuple
autour de mœurs morales. Rousseau par les solutions qu’il propose compte
s’opposer à la corruption des sociétés modernes et à la dénaturation inévitable
de l’homme en leur sein. Inspirée de Locke, Montesquieu ou Machiavel, se
distinguant de l’absolutisme de Hobbes et du pacte de soumission de Pufendorf,
l’œuvre séduira Kant, Fichte, et devient objet de culte à partir de la Révolution française, le guide des réformateurs, de Robespierre
et de Saint-Just notamment. Elle rencontre cependant l’opposition des libéraux
dont Benjamin Constant. Comme l’Émile,
cet essai sera condamné à Paris et à Genève à être lacéré et brûlé.

1764 : Dans les neuf Lettres écrites de la montagne Rousseau
défend les thèses de « La profession du vicaire savoyard » qui lui ont
valu ce mandat d’arrêt décidé par le procureur général du Conseil de Genève, lequel
exprimait ses raisons dans des Lettres de
la campagne
. Le philosophe affirme que pour lui l’essence du christianisme se situe dans la pratique des préceptes
évangéliques
et non dans l’orthodoxie de la religion. Il dénie en outre au
Conseil de Genève la compétence de juger en matière de religion. Il va jusqu’à
accuser de tyrannie un gouvernement qui calomnie des défenseurs de la légalité.
L’année précédente Rousseau avait écrire la Lettre à Christophe de Beaumont
dans laquelle il se défendait pareillement.

1765 : Cette année-là Rousseau commence à écrire Les Confessions,
terminées en 1770. Les deux parties en seront publiées posthumément en 1782 et
1789. Dès 1762 dans les quatre lettres qu’il avait envoyées à Malesherbes,
Rousseau avait esquissé un bilan de sa vie. Le projet autobiographique naît d’un désir de se défendre, de s’expliquer face aux nombreuses attaques
et condamnations dont il est l’objet. L’auteur s’y révèle dans une impudeur orgueilleuse faite d’authenticité et de sincérité, depuis ses jeunes années jusqu’à celles de l’écrivain
persécuté. La découverte de la jouissance lors d’une fessée et de l’injustice à
l’occasion d’une punition imméritée, ainsi que le vol du ruban qu’il commet en
Italie, accusant une innocente, constituent des épisodes particulièrement
fameux. L’auteur évoque les divers postes qu’il a occupés, ses pérégrinations
et les diverses aventures que ses publications lui ont values. Il a le sentiment
d’un véritable complot organisé
contre lui, surtout depuis la publication en 1764 du Sentiment des citoyens, pamphlet anonyme de Voltaire qui révélait
l’abandon de ses enfants, et l’année suivante la lapidation de Môtiers, où,
proscrit, il s’était réfugié. Ce complot serait organisé par les encyclopédistes,
les théologiens, les ministres, et même de simples citoyens. La nouveauté du ton, l’impudeur dont l’auteur
fait preuve dans cette œuvre ont surpris, mais encore le statut de celui qui
osait proposer ainsi sa vie comme un livre, et qui n’était pas un personnage
social, un témoin privilégié de l’histoire comme ceux qui faisaient œuvre de
mémorialistes, mais un écrivain que son seul art  devait légitimer dans sa tâche. Les Confessions et leur ton inspireront
bien des écrivains après Rousseau (Stendhal, Tolstoï ou Gide entre autres). En 1766
il peut partir pour l’Angleterre
grâce à Hume mais rapidement les
rapports entre les deux philosophes se détériorent. Rousseau multipliera ensuite
les pérégrinations et redevient un temps copiste à Paris en 1770. Les lectures
des Confessions auxquelles il se
livre dans les salons provoquent surtout la gêne. En 1767, il a aussi achevé
son Dictionnaire
de musique
, œuvre de longue haleine.

1770 : La scène lyrique Pygmalion est créée à Lyon. Rousseau
en avait écrit le livret et une partie de la partition. Il s’agit d’un
monologue du sculpteur, sans chants, avec un accompagnement musical. La scène,
qui sera aussi produite à Paris en 1775, joue un certain rôle dans l’histoire
de la musique ; le genre comme le livret inspireront d’autres compositeurs.
En 1771-1772, Rousseau s’oppose à Voltaire dans ses Considérations sur le
gouvernement de Pologne
sur la question du démantèlement du pays,
auquel Rousseau s’oppose. À la demande d’un proche de Paoli, Rousseau avait
aussi écrit en 1765 un Projet de constitution pour la Corse.

1772 : L’écrivain commence à écrire les trois dialogues de Rousseau
juge de Jean-Jacques
, qu’il terminera en 1776 et qui seront publiés
posthumément en 1782. Il y poursuit quelque peu l’entreprise des Confessions en éclatant son moi en trois instances : un personnage nommé
Rousseau, ayant un rôle d’avocat, s’entretient avec un Français, qui fait
figure de juge, à propos d’un certain J.J., qui a la position d’accusé.
L’auteur intervient en outre en note. Celui-ci, qui se présente comme
« indolent » et « inconséquent », revient sur la totalité
de son œuvre pour justifier la cohérence
de son système et se peindre en innocent. Le texte est traversé par la grande douleur d’un homme tentant de
comprendre « la haine de toute une génération » à son égard.

1776 : Rousseau commence cette
année-là à écrire des textes qui constitueront Les Rêveries du promeneur
solitaire
, publiées posthumément en 1782. Sa mort laisse en 1778 la
dixième inachevée. Le titre dit assez que dans ces textes l’auteur se libère largement des rigueurs de l’argumentation de même que
sa position de promeneur le place hors les contraintes de la société. Il se
trouve ainsi en communion avec la nature,
et sa pensée comme sa langue, qui apparaît tout à fait nouvelle, se calquent
sur les rythmes de celle-ci, décrivent ses impressions physiques qui s’en font
l’écho. Rousseau partage ainsi des expériences
existentielles
, presque mystiques,
au gré d’associations d’esprit.
Certains thèmes et obsessions reviennent cependant, et
s’il est question de son savoir du monde végétal, l’œuvre comprend aussi des
développements autour des thèmes de la morale, de la religion, de la vérité et
du mensonge, de la persécution, de la bienfaisance ou de la sociabilité. L’écrivain
traduit son plaisir d’exister de
même qu’il se souvient de certaines déconvenues, par exemple ce fameux épisode
où il se voit renversé par un gros chien danois.

1778 : Jean-Jacques Rousseau meurt à
Ermenonville (région Île-de-France, actuellement Oise). Sa pensée
prérévolutionnaire lui vaudra de voir ses restes transférés au Panthéon en
1794.

1781 : Dans son Essai sur l’origine des langues Rousseau imagine à nouveau
l’histoire de l’homme, mais cette fois sous l’angle de l’évolution du langage,
en imaginant un « printemps
perpétuel 
» durant lequel l’homme se contentait d’échanger par gestes et sons inarticulés. Rousseau lit l’histoire des progrès du langage
comme une marche vers le despotisme.
La langue de convention qui n’appartient qu’à l’homme lui permet certes de
faire des progrès – quand l’animal lui ne progresse pas –, mais en bien comme
en mal. Si le philosophe note que certaines langues sont favorables à la
liberté
– les langues prosodiques, harmonieuses –, le français lui apparaît en revanche comme la plus « sourde » des langues. Si
l’humanité originelle était dotée d’une « faculté métaphorique », la voix du peuple lui apparaît aujourd’hui
étouffée, mal servie par une « langue servile ».

 

 

« J’étais né avec quelque talent, cependant j’ai passé ma jeunesse
dans une heureuse obscurité, dont je ne cherchais point à sortir […].
J’approchais de ma quarantième année, et j’avais, au lieu d’une fortune que
j’ai toujours méprisée, et d’un nom qu’on m’a fait payer si cher, le repos et
des amis, les deux seuls biens dont mon cœur soit avide. Une misérable question d’Académie m’agitant
l’esprit malgré moi me jeta dans un métier pour lequel je n’étais point
fait ; un succès inattendu m’y montra des attraits qui me séduisirent. Des
foules d’adversaires m’attaquèrent sans m’entendre, avec une étourderie qui me
donna de l’humeur, et avec un orgueil qui m’en inspira peut-être. Je me
défendis, et de dispute en dispute je me sentis engagé dans la carrière, presque
sans y avoir pensé. Je me trouvai devenu, pour ainsi dire, auteur à l’âge où
l’on cesse de l’être, et homme de lettres par mon mépris même pour cet état.
Dès-là je fus dans le public quelque chose : mais aussi le repos et les
amis disparurent. Quels maux ne souffris-je point ? »

 

Jean-Jacques Rousseau, Lettre à
Christophe de Beaumont
, 1763

 

« On dira que le despote assure
à ses sujets la tranquillité civile. Soit ; mais qu’y gagnent-ils, si les
guerres que son ambition leur attire, si son insatiable avidité, si les
vexations de son ministère les désolent plus que ne feroient leurs
dissensions ? Qu’y gagnent-ils, si cette tranquillité-même est une de
leurs misères ? On vit tranquille aussi dans les cachots ; en est-ce
assez pour s’y trouver bien ? Les Grecs enfermés dans l’antre du Cyclope y
vivoient tranquilles, en attendant que leur tour vint d’être dévorés. »

 

Jean-Jacques
Rousseau, Du contrat social, 1762

 

« Vivre, ce
n’est pas respirer, c’est agir ; c’est faire usage de nos organes, de nos
sens, de nos facultés, de toutes les parties de nous-mêmes, qui nous donnent le
sentiment de notre existence. L’homme qui a le plus vécu n’est pas celui qui a
compté le plus d’années, mais celui qui a le plus senti la vie. Tel s’est fait
enterrer à cent ans, qui mourut dès sa naissance. »

 

« Les hommes ne
sont point faits pour être entassés en fourmilières, mais épars sur la terre
qu’ils doivent cultiver. Plus ils se rassemblent, plus ils se corrompent. Les
infirmités du corps, ainsi que les vices de l’âme, sont l’infaillible effet de
ce concours trop nombreux. L’homme est de tous les animaux celui qui peut le
moins vivre en troupeaux. Des hommes entassés comme des moutons périraient tous
en très peu de temps. L’haleine de l’homme est mortelle à ses semblables :
cela n’est pas moins vrai au propre qu’au figuré. Les villes sont le gouffre de
l’espèce humaine. »

 

Jean-Jacques
Rousseau,
Émile,
ou De l’éducation
, 1962

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