Emile ou De l'éducation

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Résumé

Dans son Discourssur l’origine de l’inégalité entre les hommes, publié en 1755,Rousseau défend l’idée selon laquelle l’homme, à son état de nature, serait bonet dépourvu de passions mauvaises, et que c’est la civilisation qui lepervertirait. Ses essais suivants creusent ce fructueux sillon. En 1762,Rousseau compose Du contrat social, dans lequel il tâche de trouver unsystème politique qui garantirait la perpétuation de cet état de nature dans ungroupe d’humains organisé en société. Dans Émile ou De l’éducation,conçu la même année, Rousseau révolutionne les conceptions sur l’éducation del’enfant, en appliquant justement sa thèse à ce nouveau thème : l’enfantest pur, il s’agit de ne pas le gâter.

 

Préface

 

Rousseau prétend accomplir un gesteinédit : jusqu’alors, il n’y a eu que des ouvrages qui démontaientl’éducation telle qu’elle était pratiquée sans rien proposer à la place.D’après lui, le problème principal vient de ce qu’on considère l’enfant non pascomme un individu à part entière, mais comme un brouillon d’homme. Enconnaissant mieux l’enfant en lui-même, l’éducation ne pourra que progresser.Il considère par ailleurs son ouvrage davantage comme un jalon que comme unefin : à ses yeux, on doit adapter l’éducation aux circonstances, et il faudraitque chaque pays, chaque classe sociale compose son propre système, à partir deces considérations assez générales.

 

Livre premier

 

Rousseau nous rappelle son point dedépart : toute création de Dieu est bonne, tout ce qui est mis dans lesmains de l’homme est perverti. L’éducation, dont Rousseau soulignel’importance, va consister à préserver au maximum cette part naturelle, tout enpermettant à l’enfant de vivre en société.

Rousseau avance que l’homme est éduquépar trois instances : la nature, les autres hommes et les choses. Pourqu’une éducation soit harmonieuse, il faut que les trois instances poursuiventle même but, et comme on ne peut influer que sur les deux dernières, il fautque toutes trois aillent dans le sens de la nature. La nature définie par Rousseauest une somme de dispositions primitives qu’on pourrait réduire au conceptcontemporain de « caractère ». Rousseau distingue ensuite l’hommecivilisé de l’homme naturel. L’homme civilisé se caractérise par son sens dusacrifice, au profit du bien commun, tandis que l’homme naturel a desrevendications individuelles fortes. Rousseau cherche un mode d’éducationmalléable, qui tâcherait non pas de faire de l’enfant une sorte d’émule de sonpère, mais un être indépendant, capable de faire face à toute sorte denouveauté. Très vite, Rousseau en vient à des indications beaucoup plusconcrètes.

Il faut laisser l’enfant, à son état debébé, bouger comme il le souhaite, plutôt que de le coincer dans des langesbien serrés. Ces langes seraient mortellement dangereux et déformeraient lecorps. C’est, d’après lui, une technique de mauvaise mère, qui préfère vaquer àd’autres occupations quand elle ne devrait s’occuper que de son enfant. Leprocédé rhétorique qui consiste à opposer une mère douce et attentionnée, quifait tout ce qui est bon pour l’enfant, à cette mauvaise mère égoïste, sansaucun sens du dévouement, est continu.

Il faut que l’enfant soit allaité par samère. Il ne s’agit pas d’une problématique liée à la nourriture, car l’enfantpeut obtenir sa nourriture par de nombreux autres moyens, mais il est questiondu lien mère-enfant. C’est le seul moyen d’entretenir la relation privilégiéeentre la mère et l’enfant. Rousseau voit d’ailleurs en la généralisation de ladélégation de l’allaitement la cause principale des problèmes de la société.Autre excès à éviter : trop d’attentions engendrent des enfants faiblards,qui ne sont pas préparés aux duretés de la vie.

De même que la mère doit être lanourrice de l’enfant, le père doit en être le percepteur. Cela dit, Rousseauexcuse les hommes qui, voyant leur épouse refuser d’allaiter, délaissent leurprogéniture. Alors que Rousseau réfléchit aux critères qui définissent un bongouverneur – d’après lui, il n’y a d’authentique gouverneur que le père del’enfant en personne –, il en vient à concevoir un enfant fictionnel, qu’il sepropose d’éduquer dans les pages suivantes. C’est à ce moment qu’il conçoitÉmile.

Émile est français, plutôt riche, debonne famille bien qu’il soit orphelin. Il a de la piété pour ses parentsdéfunts, et aime son maître. Il est en bonne santé (cela donne lieu à un blâmede la médecine, pratique jugée inutile et dangereuse). Avant tout, Rousseau luichoisit une nourrice. Premier critère : il faut qu’elle ait enfantérécemment, autrement son lait n’évoluera pas au fur et à mesure de lacroissance de l’enfant. Second critère : elle doit être en bonne santé etvertueuse. Par ailleurs, il ne faut pas qu’elle change d’alimentation. Depréférence, elle sera campagnarde et aura une alimentation quasi végétarienne,ce qui rendra son lait plus doux. Il faut également que ce soit l’enfant quiemménage à la campagne, et non la nourrice qui vienne en ville : Rousseautrouve l’air de la ville trop empoisonnée, et la multitude qui y grouillemauvaise pour le développement.

Nouvelle série de conseils : il fautprogressivement habituer les nouveau-nés à l’eau froide. À la naissance, il fautles laver à l’eau tiède, pour tout doucement arriver à ne plus les laverqu’avec de l’eau glacée. Ainsi, ils s’endurciront. Il ne faut jamais lesenserrer dans des langes, mais les laisser dans un grand berceau rembourréquand ils sont tout petits, puis les laisser se déplacer à leur guise dans leurchambre quand ils sont un peu plus développés. Ainsi, leur croissance seraaccélérée. Il ne faut jamais discuter avec une nourrice. Elle a ses propresconceptions, mais il ne faut pas la laisser les appliquer. Il faut lui donnerdes ordres, rester intraitable. Il faut mettre l’enfant en présence des objetsqui pourraient créer plus tard des phobies irraisonnées : Rousseausouhaite qu’on montre à l’enfant tous les animaux les plus hideux. De même,pour qu’Émile n’ait pas peur des masques, il lui en montre plusieurs de plus enplus monstrueux. De même pour les détonations d’armes à feu. Rousseau analyseaussi les pleurs d’enfant, qu’il faut quoi qu’il arrive prendre en compte, carils sont les signaux d’un manque.

Rousseau se demande ensuite, après avoirnoté que la notion d’injustice était ancrée dans l’enfant dès la naissance, sile sentiment moral est inné ou non. Il en vient à la conclusion que non, maisque le petit homme est enclin, sans avoir de penchant naturel particulier, àfaire le mal, car c’est ce qu’il y a de plus facile. Rousseau livre alors unesérie de maximes pour guider l’enfant à se comporter comme il se doit – sériede maximes qui appelle l’autonomie. Sans tiers pour tout leur apporter, lesenfants bornent ainsi spontanément leurs désirs. Il ne faut pas chercher à lescontenter à la moindre pleurnicherie. Pour qu’il fasse ses dents, il ne fautpas donner à l’enfant des objets durs, mais des aliments qu’il faut mâcher. Ilfera son sevrage dans le même temps.

Enfin, Rousseau s’intéresse à laformation du langage. À cet égard, il ne faut pas précipiter l’enfant, mais leguider au fur et à mesure qu’il évolue.

 

Livre second

 

Ce livre traite de l’éducation del’enfant de 2 à 12 ans. Rousseau commence par une réflexion générale sur lanature humaine. Les problèmes humains viendraient de ce que l’homme ne restepas à la place que la nature lui assigne ; la société affaiblit l’homme.Pour ne pas dénaturer l’enfant, il faut le maintenir dans l’humilité. L’enfantdoit être aimé et secouru, jamais obéi et craint. En revanche, Rousseaudéconseille de raisonner avec l’enfant, pratique qui semble être à la mode àl’époque – quelques lignes plus tard, il défend l’idée selon laquelle une bonneéducation implique d’aller quasi systématiquement à l’encontre de tous lesusages. Il vaut mieux être arbitraire et intraitable. Rousseau cherche en faità établir « une liberté bien réglée », une éducation négative quivise à mettre le vice à l’écart et non à apprendre la vertu.

Rousseau étudie la manière dont lesentiment de propriété naît dans la pratique de l’enfant, pour prouver qu’il nefaut pas répondre aux fautes par des châtiments alambiqués. S’il casse unmeuble, il faut simplement le priver de ce meuble, et non pas lui faire un longsermon. Rousseau considère que c’est en cherchant à apprendre à l’enfant à êtretoujours vrai qu’on lui apprend à mentir. Il en va donc de même pour toutes lesfautes imaginables.

Cela ne sert à rien d’essayer deprécipiter les enseignements de l’enfant : si l’on va trop vite, il nesera qu’un singe ; il répétera sans comprendre les mots, les fablesinculquées ou les faits historiques appris. Les enfants, d’après Rousseau,n’auraient qu’une mémoire sensorielle. Pour démontrer ceci, il analyse vers parvers la fable la plus connue de La Fontaine, « Le Corbeau et le Renard »,en accentuant tout ce qui peut y paraître abscons du point de vue d’un enfant.Rousseau liste ensuite tous les malentendus possibles quand on observe lesfables du point de vue d’un non-initié. Pour lui, les fables fournissent autantd’exemples de l’efficacité du vice dans la société, et en ce sens elles sontdangereuses pour l’esprit inéduqué de l’enfant.

De manière générale, Rousseaudéconseille la lecture pour l’enfant. Et pour que l’enfant apprenne à lire, ilsuffira de lui donner suffisamment envie de le faire pour que l’apprentissagese fasse spontanément.

Rousseau égrène ensuite les conseilspratiques : comment doit-on habiller l’enfant, le nourrir, étancher sessoifs, à quelles heures le coucher, etc. Il explique également commentorganiser des entraînements physiques par le jeu – jeu à pratiquer depréférence la nuit pour combattre la peur du noir, et aiguiser les sens autres quela vue (il faut préparer l’enfant à toutes les situations malencontreusespossibles).

Rousseau, par contre, conseille ledessin et la peinture. L’enfant, en pratiquant ces arts, et même s’il lespratique de manière nulle ou fade, exerce son œil et sa main. Il livre dans lemême temps une série d’astuces pour lui apprendre la géométrie, puis lamusique.

Pour l’alimentation, comme dans tous lesdomaines – on a désormais saisi le mécanisme –, il faut viser le simple et lecommun, et laisser l’enfant manger tant qu’il veut. C’est le contraindre à nepas manger par moments qui entraînera ses excès.

L’enfant a atteint son premier stade dematurité, il faut désormais le confronter au monde pour qu’il démontre sonexcellence.

 

Livre troisième

 

Ce livre traite de l’éducation del’enfant de 12 à 15 ans. C’est l’âge de la force, autrement dit l’âge oùl’enfant a le plus de force potentielle en lui. Il va donc falloir l’exploitercomme il se doit. Rousseau énonce un certain nombre de méthodes pour aiguiserla curiosité de l’enfant. Toute l’acquisition du savoir doit passer par duconcret. Pour la géographie par exemple, il faut emmener l’enfant contemplerles reliefs. C’est le moment aussi de faire croître le savoir-faire de l’enfantpar des travaux pratiques qui mobilisent esprit et corps. Et toujours, il fautsuivre l’intérêt de l’enfant. Si la question de l’utilité est soulevée, il fautpasser à autre chose : soit on abandonne la transmission du savoir enquestion, soit on trouve un stratagème pour que l’enfant comprenneempiriquement l’importance de ce savoir. En guise d’exemple, Rousseau montrecomment il a inculqué l’importance du sens de l’orientation à Émile en lemenant dans les sentiers les plus perdus d’une forêt.

Le temps est également venu d’apprendreun métier à l’enfant, en mettant à l’écart tous les préjugés quant au prestigede chaque emploi. Il faut lui expliquer le fonctionnement de la société, sansjugement moral ou politique. Il faut faire naître dans l’esprit de l’enfantl’idée de relation sociale. Le métier idéal selon Rousseau serait celui demenuisier (cela dit, une fois encore, il ne faut rien imposer à l’enfant).

Par ailleurs, c’est l’âge parfait pourtransformer tout le matériau sensible acquis jusque-là en idées. Voici où enest Émile – et donc l’enfant qui aurait suivi une éducation à la Rousseau engénéral – à ce stade : « En un mot, Émile a de la vertu tout ce quise rapporte à lui-même. Pour avoir aussi les vertus sociales, il lui manqueuniquement de connaître les relations qui les exigent ; il lui manqueuniquement des lumières que son esprit est tout prêt à recevoir. »

 

Livre quatrième

 

Ce livre traite de l’éducation del’adolescent de 15 à 20 ans. C’est la période de la puberté – Rousseau parled’une deuxième naissance. Il faut accompagner l’adolescent vers l’amourd’autrui, au moment où il sort de l’amour-propre quasi exclusif. À toutes lesquestions qui émergent lors de cet éveil de la sexualité, il faut offrir desréponses vraies, sans détour. Il faut maintenant chercher à le contenir, à lerendre serein, car son inclination est au bouillonnement extrême.

Le premier sentiment non égocentré quitouche l’adolescent, c’est l’empathie pour ceux qui sont plus à plaindre quelui. Pour que l’adolescent cerne bien la faiblesse de l’homme, Rousseau suggèrede lui faire étudier l’histoire. Pour ce faire, il cite un certain nombred’historiens qui valent la peine d’être lus. Cette pratique de l’histoirevaudrait bien des cours de philosophie.

Rousseau vient à parler d’éducationreligieuse. Contre toute attente, l’éducation religieuse n’avait encore jamais étéévoquée jusque-là. D’après Rousseau, il faut attendre l’adolescence pour qu’elleait un réel intérêt. Il rassure ceux qui pensent que les enfants seront, sanséducation religieuse, damnés : il est convaincu que seuls les hommes quis’éloignent volontairement du chemin de Dieu n’ont pas droit au salut.

Au milieu de ces raisonnements, Rousseaufait un développement sur les origines de la foi, qui est quelquefois publié àpart du volume Émile : c’est la fameuse Profession de foi duvicaire savoyard. C’est l’occasion pour lui non seulement de rendre justiceà toutes les religions existantes, mais aussi et surtout de s’en prendre auxdogmes religieux, pour leur étroitesse et leur annihilation de l’autonomiehumaine.

Après cette longue digression, Rousseauparfait l’éducation littéraire et intellectuelle d’Émile, qui tombe sous lecharme d’une certaine Sophie.

 

Livre cinquième

 

Ce livre traite de l’âge adulte.Rousseau commence par décrire Sophie. C’est, en bref, l’équivalent féminind’Émile. Pour Rousseau, s’il faut que la femme plaise à l’homme, l’inversen’est pas nécessaire. En fait, Rousseau allie un certain progressisme (ilexplique qu’il existe des points communs entre l’homme et la femme et qu’ilfaut les exercer de la même façon) à un certain penchant rétrograde (il fournitdes justifications naturelles à des structures purement culturelles). Rousseaus’oppose à l’éducation de la fille, qui ne produirait que des mauvaises femmes,inaptes à exécuter leurs devoirs de mère et d’épouse.

L’irruption de Sophie fait émerger deuxchoses inédites dans la vie d’Émile : d’une part, le sentimentamoureux ; d’autre part, le début de la vie en société, car qui ditrelation homme-femme dit mariage et famille. Mais Rousseau trouve la choseencore trop précipitée. Il conseille alors à Émile de partir voyager quelquetemps pour s’affirmer.

Nous assistons alors au voyage d’Émile,qui traverse des contrées exotiques et peut alors comparer les différentssystèmes politiques. À ce moment de l’essai, Rousseau se permet de glisser unesynthèse de son ouvrage Du contrat social. Au retour de son voyage,Émile est affermi : il a vu le vice partout où il est allé. Il estmaintenant décidé à vivre dans un milieu campagnard, serein et stable, et àpréserver tant que possible sa dimension naturelle.

Bientôt arrivent les derniers instantsde l’éducation : Émile fait des enfants avec Sophie. C’est à son tour dedevenir l’éducateur.

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