En attendant la pluie

par

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Sheila Gordon

Sheila Gordon est une
écrivaine née en 1927 à Johannesburg
en Afrique du Sud, où elle grandit et obtient en 1946 son diplôme de
littérature anglaise à l’université du Witwatersrand. Très tôt elle prend conscience de l’injustice, validée au
plus haut de l’État, de la société dans laquelle elle vit, des inégalités et des discriminations, ne
serait-ce qu’en voyant les enfants noirs de son âge aller pieds nus, vivre dans
des taudis et connaître la faim. Elle devient une activiste anti-apartheid
alors qu’elle est étudiante. Elle émigrera finalement en Angleterre puis aux
États-Unis avec son mari et ses enfants – qu’elle ne souhaite pas élever au
sein d’une société injuste –, et vivra à New York, dans le quartier de
Brooklyn, pendant plus de cinquante ans.

 

La carrière littéraire de Sheila Gordon commence sur le tard, alors qu’elle a presque cinquante ans, en 1975, avec la publication de son
premier roman, Unfinished Business, déjà centré autour des thèmes de l’apartheid.
Gordon y met en scène un médecin sud-africain qui s’exile en Angleterre pour avoir
soigné un rebelle noir en fuite. À son retour à Johannesburg auprès de son père
mourant, la violence entre Noirs et Blancs à laquelle il est confronté le
frappe, et il ne peut que s’engager encore. L’auteure dans ce premier essai
romanesque met donc en scène des conflits personnels dans un contexte de
répression politique, ce que peut être le devoir d’un citoyen plongé dans un
État policier.

En 1982, Sheila Gordon publie
A
Modest Harmony: Seven Summer in a Scottish Glen
, dont le point de
départ est l’achat par les Gordons, un couple de New-Yorkais, d’un cottage
bordé par un lac écossais, sans même l’avoir vu. Le livre raconte sept étés
qu’ils y passent, en pleine nature, au milieu de collines écossaises isolées.
Ces évocations sont prétextes à une découverte non seulement des paysages, de
la cuisine et des coutumes du pays, mais aussi des Écossais eux-mêmes, à
travers toute une galerie de villageois. Hélas, dans ce paradis où il n’y a ni
télévision ni radio, et où l’on vit au rythme de la nature, personne ne peut
empêcher la modernité de tracer son chemin et les Gordons décident de s’en
aller pour toujours dès lors que l’éden a été trop corrompu à leur goût.

L’auteure fait paraître en 1987
En
attendant la pluie
(Waiting for the Rain), son plus
grand succès, un de ses deux seuls récits parus en français (en 1999). L’idée
du roman lui vient alors qu’elle assiste à la télévision à la répression par des
soldats blancs d’une révolte d’étudiants noirs. Elle s’aperçoit que la peur est
la même sur le visage des Blancs et des Noirs, qui ont en outre le même âge, et
se trouvent être conjointement les victimes de décideurs plus âgés. L’œuvre
raconte l’histoire de deux garçons d’une dizaine d’années, Frikkie, un Blanc
citadin, et Tengo, un Noir qui vit à la campagne et travaille à la ferme de
l’oncle de son ami. Chacun des deux paraîtrait plus heureux dans les bottes de
l’autre ; en effet, Frikkie n’aime pas l’école et adore la vie à la
campagne, tandis que Tango, pour qui une éducation de ce nom est loin d’être
gagnée, rêverait d’aller étudier en ville. Il le fera, étudiera à Johannesburg,
et prendra de plus en plus conscience de l’injustice
de la situation des Noirs en
Afrique du Sud, et de la nécessité d’un
mouvement d’émancipation
. Au fil des années, les adolescents que sont
devenus les deux garçons s’éloignent progressivement, et ils se retrouvent finalement
dans des circonstances tragiques, lors de la répression des révoltes étudiantes : Tengo s’est laissé
finalement convaincre d’y participer, et Frikkie se trouve parmi les forces de
l’ordre… La confrontation entre les deux amis est inévitable, et débouche sur
une leçon d’humanité.

Dans Rebecca (The Middle of Somewhere: A Story of South
Africa
, 1990), l’autre roman de Sheila Gordon traduit en français (1992),
l’auteure met en avant un des effets de l’apartheid. Le récit est celui de
l’organisation de la résistance d’un
village
de Sud-Africains noirs, menacé de destruction par les bulldozers
car le gouvernement, qui leur promet un village flambant neuf et moderne
ailleurs, projette d’y bâtir une ville réservée aux Blancs. Un jour, c’est la
famille de la meilleure amie de Rebecca, la jeune fille au centre du récit, qui
s’en va, tandis que celle de l’héroïne tergiverse. On pense à faire appel à des
avocats, à attirer l’attention de l’étranger, à organiser une grande manifestation, tandis que
Rebecca qui entend les adultes ainsi échanger se sent bien seule sans sa
meilleure amie Noni.

 

Parmi ses auteurs préférés et
qui l’ont inspirée, Sheila Gordon cite des écrivains majeurs du XIXe
siècle, dont Trollope, Dickens, Tolstoï, et la romancière George Eliot. Les
œuvres de Sheila Gordon tournent autour des thèmes de la communauté, de la famille,
de l’apartheid et des relations entre Blancs et Noirs de
manière générale. Elle a déclaré cependant dans une interview donnée à The Atlantic Monthly que selon elle, un
écrivain n’est pas censé se sentir plus politiquement impliqué que n’importe
quel autre citoyen, que ce n’est pas son devoir de changer les gens. Elle croit
cependant au pouvoir de la fiction
de transformer, d’enrichir, d’élever le
niveau de conscience
sur certains sujets. Elle s’attache d’abord à peindre
une humanité souffrante, compassionnelle, qui certes sera propre dans un
deuxième temps à toucher le cœur et l’imagination de son lecteur dit-elle.

 

Sheila Gordon meurt en 2013 à Brooklyn, où toute sa famille habitait auprès d’elle. Elle
reste, surtout en France, une auteure assez peu lue parmi les écrivains dont
l’œuvre a largement traité de la question de l’apartheid, contrairement à l’écrivain
sud-africain André Brink par exemple, dont les fictions ont eu davantage
d’écho.

 

 

« Mes
propres parents [c’est Tengo qui parle] ne se posaient pas de questions non
plus. Ils acceptaient les mauvais traitements, la pauvreté, l’injustice. Eux
non plus, ils ne voyaient pas comment les choses pouvaient être différentes […]
alors pourquoi ce serait seulement la faute des gens comme Frikkie ? Mais
peut-être que mes parents, mes oncles et mes tantes ont quand même une excuse,
puisqu’ils étaient les victimes du système. Mais est-ce que c’est une excuse ?
À partir du moment où quelqu’un se rend compte qu’il subit une injustice, d’une
certaine façon, il cesse d’être une victime… »

 

Sheila
Gordon,
En attendant la pluie (Waiting for the
Rain
), 1987

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